Le régime illégitime vient de censurer un film relatant la vie et le combat de Mohamed Larbi Ben M'Hidi, un des membres fondateurs du FLN. Une des « réserves » exprimées par les experts-censeurs est d'avoir parlé du conflit et de l'incident du Caire entre Ben Bella et Ben M'Hidi.Pour l'Histoire , nous reproduisons des extraits du livre d'Yves Courrière, l'un des tous premiers journalistes à s'être intéressé à la « guerre d'Algérie », sur cet incident entre les 2 hommes.
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Yves COURRIÈRE, La guerre d'Algérie.
Editions Fayard.
« Au cours d'une réunion qui se tint au domicile de Khider,rue Salamalik , les différentes tendances devaient vivement s'affronter. Autour de la table de salle à manger, après un bref déjeuner, le DR Lamine, Aït Ahmed, Ben Bella, Khider, Boudiaf, Ben M'Hidi et Ali Mahsas décidèrent de crever l'abcès. Le DR Lamine, qui arrivait d'Alger pour superviser la délégation de l'extérieur, attaqua le premier :
« Je suis navré de vous dire que cela ne va pas chez vous. Tout l'intérieur est au courant de vos dissensions, ce qui n'est pas fait pour remonter le moral des combattants qui, je vous le rappelle, souffrent dans les maquis. .. »
C'était la première allusion au confort -mêmes médiocre ? dont jouissaient les représentants F.L.N du Caire. Lamine mit en cause Ben Bella.
« Tu as choisi pour t'occuper de la logistique. Tu as fait des promesses. Alors ' .Où sont les armes ' Quel est le travail accompli '
-Mon rôle a été également de nous assurer du soutien de l'Egypte ! Protesta Ben Bella.
-Sur ce point, je sais que tu réussis personnellement, si les résultats matériels ne sont pas très brillants. »[?]
« La révolution manque d'armes , poursuivit -il, de munitions, de moyens. Elle risque d'être étouffée par votre faute. Mais ça va changer. Je suis porteur d'un mandat de l'intérieur qui me donne carte blanche pour faire démarrer efficacement l'aide à notre mouvement ! »
Abane et l'intérieur avaient nommé Lamine chef de la délégation extérieure ! C'en était trop pour Ben Bella qui voyait ses efforts pour être reconnu comme chef de la révolution réduits à néant. Il oublia ses velléités de commandement suprême pour se retrancher derrière le principe de collégialité.
« Je n'admets pas cette décision prise par l'intérieur , s'écriat-il, cela repose tout le principe de la direction de notre mouvement. Je vous demande de réaffirmer solennellement les grands principes de collégialité et de coordination qui nous ont guidés depuis le 1er novembre ! »
On prit bien sûr une résolution solennelle, mais Ben Bella n'était pas au bout de ses peines.
Aït Ahmed demanda à brûle-pourpoint des nouvelles de Saïd Turki, représentant du F.L.N. à Tripoli où Ben Bella avait envoyé son ami Ali Mahsas pour monter une base logistique d'aide à l'Est algérien.
« On l'a liquidé, répondit Ben Bella.
-L'avez-vous jugé ' Insista Aït Ahmed.
-Non. Pas besoin.
-Que lui reprochiez ? vous '
-Messaliste.
-C'est faux. Et toi, pour une fois, tu devrais t'expliquer un peu plus longuement. Si cette accusation grave était fondée, on devrait prendre la décision ensemble en vertu de cette fameuse collégialité derrière laquelle tu te réfugiés quand ça t'arrange .Mais pour l'instant , c'est toi qui diriges à ta façon ! »
Plutôt que de répondre Ben Bella décida de se mettre en colère.
« Et si c'est comme ça, hurla-t-il, je m'en vais. Ce n'est pas ainsi qu'on fait la révolution !
-Je voudrais bien savoir, dit Aït Ahmed, si ici il y a des responsables à part entière ou bien des « responsables auxiliaires » ! On ne peut pas liquider, sur ordre d'un seul, un militant qui depuis longtemps a fait ses preuves. »
Ben Bella dont le visage mat et plein était devenu couleur d'olive verte sortit en claquant la porte.
« M. Ben Bella fait une sortie à la Laquière, ironisa Aït Ahmed. Décidément, on ne se débarrasse pas facilement de l'influence des Français !
Pendant que le DR Lamine allait chercher Ben Bella et essayait de le calmer, Aït Ahmed obtint de Mahsas quelques explications sur la fameuse lettre de Ben Bella aux maquis.
« C'est moi qui l'ai écrite, avoua Mahsas, mais sous la dictée de Ben Bella !
-Mais dans cette lettre tu révélais que Ben Bella, Boudiaf et toi-même détenaient le pouvoir politique.
-Oui, mais il faut bien que quelqu'un l'assure. La plupart du temps, tu es en mission. En outre, l'intérieur , qui nous accuse tant, est en train de localiser la révolution dans l'Aurès? »
C'était le jeu stérile des accusations mutuelles que l'on se jette à la figure. Lamine revint avec Ben Bella. Tout le monde s'était calmé. La discussion reprit. Finalement, le lendemain, un rapport fut rédigé à destination de l'intérieur précisant bien que les relations avec l'Egypte devaient être celles d'une alliance à égalité et non d'une alliance « subalterne ». On déclarait solennellement que chacun des assistants réaffirmait son attachement au principe de la codirection. Mahsas avant de regagner sa base de Tripoli ne put s'empêcher de mettre en garde ses compagnons contre l'arrivée d'hommes comme Ferhat Abbas et de leader des ulémas Toufik El-Madani.
« Ils vont arriver avec leurs vieilles politiques, dit-il, avec leurs manigances, leurs manœuvres , leurs désunions? »
Boudiaf l'approuva.
« Pour ce qui est de l'union ici? »
C'était Ben Bella qui, ulcéré des attaques dont il était l'objet , venait de parler.
« Occupe-toi de Tripoli, dit-il à Mahsas, et Boudiaf de Nador. Et trouvez les armes que l'intérieur réclame à cor et à cri. Moi je m'occupe des Egyptiens? »
Ben M'Hidi, l'un des plus courageux Fils de la Toussaint, n'avait jusque-là fait qu'observer les hommes et écouter attentivement les propos. Depuis le début de la conférence, il semblait écoeuré de l'attitude dominatrice de Ben Bella.
« Dis-donc, Gruenther, tu te prends vraiment pour le leader ! C'est toi qui commande tout !
L'allusion de Ben M'hidi cingla Ben Bella. Perdant son sang-froid, il bondit sur son compagnon pour le frapper ! Aït Ahmed et Mahsas l'en empêchèrent. Ben Bella dut sans répliquer entendre Ben M'Hidi, méprisant, dénoncer ses méthodes personnelles et surtout son manque d'empressement à trouver les armes.
« Tu as raison, Ben Bella. Il est temps que chacun regagne son poste. Le mien est à l'intérieur. Je vais rejoindre Krim et Abane. Au moins, là-bas, nous lutterons. Alors qu'ici on est tout juste capable de s'entredéchirer ! »
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Le Quotidien d'Algérie
Source : www.lequotidienalgerie.org