Un travail musical et une exposition qui n'ont certainement pas eu l'intérêt qu'ils méritent chez nous. Le photographe et musicien français Gregory Dargent a présenté dernièrement, à Dar Abdeltif à Alger, son exposition de photographies «H» sur les effets de essais nucléaires français dans le Sahara algérien, dans les années 1960.«H» c'est aussi un album musical édité par le label bisonbison (L'Autre Distribution) et un livre photographique (Saturne Editions) sortis en automne 2018. A Alger, Gregory Dargent a expliqué que le choix de la lettre «H» comme titre de son expo (et de son travail) n'est pas fortuit. Cela veut dire, notamment, «bombe H», la bombe à hydrogène, dont l'objectif de la France à travers ces essais de la bombe atomique (bombe A) était de la fabriquer dans les plus brefs délais. «H» veut également dire «Histoire», «Hérédité», «Héritage» et «Honte» a encore expliqué l'artiste français. Cette exposition d'?uvres photographiques en argentique et en noir et blanc, organisée à Dar Abdeltif par l'Agence algérienne pour le développement culturel (Aarc), réunit une vingtaine d'?uvres réalisées au courant de l'année 2017 à Reggane.
«Sur un coup de tête il y a 2 ans, je m'improvise photographe et décide de partir en plein milieu du Sahara, à Reggane, là où pas grand monde ne va. Pourquoi vas-tu là-bas, il n'y a que des irradiés '» Première discussion autour d'un café à Alger avant de prendre ma correspondance, premier sourire intérieur. Oui je veux photographier les irradiés de Reggane, je veux rencontrer les spectres dans le désert. 24 heures plus tard, j'erre dans les ruelles brûlantes du triangle de feu algérien et commence à saisir, au fil des rencontres, que les fantômes que je suis venu trouver ne s'offriront pas à mon regard. Evidemment», raconte Gregory Dargent, dans son livre.
«On me parle du champignon atomique comme d'un arc-en-ciel apparaissant en pleine nuit dans le désert, de la bombe Gerboise bleue à cause de laquelle il n'y a plus de gerboises dans le coin et de cette lumière transperçant les murs et les âmes. Pourtant, le seul flou qui m'apparaisse, la seule silhouette troublée, vibrante et diaphane que je rencontre, c'est moi. Eux sont entiers, ils savent ce qu'ils font là. Et je suis un des innombrables fantômes des 17 essais nucléaires français, 60 ans après», raconte encore l'artiste français extrêmement troublé et ému. Il se demande aussi : «Pourquoi ai-je éprouvé l'urgence absolue de photographier la vie au point zéro des explosions atomiques' Pourquoi moi, fils et petit-fils de militaires français ayant vécu à Alger jusqu'à la guerre, je suis parti là-bas 60 ans après, alors que l'Algérie fut un sujet si peu abordé et que je n'ai réalisé mon lien à cette terre que tardivement' Pourquoi exprimer cela en images alors que je suis musicien, joueur de oud' Et affubler ce livre d'une consonne muette, ce H... juste un souffle.» Alors, explique-t-il encore : «Je repars à Reggane 4 mois plus tard, puis enfin à Tamanrasset, vers In Ekker. Au total, je ne passe que 20 jours sur place, en trois voyages éclair durant lesquels je croise mes peurs et ma solitude. Je photographie sans cesse, dans les transports, dans ma chambre, dans mes nuits sans sommeil, ces hommes et ces femmes que je rencontre et qui me racontent? Le souffle de ces explosions danse encore en moi et chante au travers du H de hanté, du H de la bombe et du H de l'hérédité, dans un jeu de cache-cache entre cette lumière aveuglante et mon héritage silencieux. Ce livre est un miroir déformant et là où je n'aurais jamais pensé mettre de mots, j'y ai trouvé mes premières images.»
Pour la partie création musicale de ce même travail, Gregory Dargent qui est musicien de oud a invité deux des musiciens les plus étonnants des scènes free jazz et musiques traditionnelles: Anil Eraslan au violoncelle (Absorb solo, Auditive Connexion, Kemik Trio, Sousta Politiki) et Wassim Halal aux percussions (Bey Ler Bey, Revolutionnary Birds, Nizar Rohana trio). Leur création musicale invite à s'interroger sur l'irradiation de l'art, sur la perte d'identité des victimes et sur la liberté des espaces désertiques, quelque part entre transes, musiques improvisées et déflagrations électroniques. Un merveilleux travail musical qui mérite lui aussi d'être présenté en Algérie.
Kader B.
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Kader Bakou
Source : www.lesoirdalgerie.com