Farid Bourennani est docteur en
ingénierie financière et conseil international en opérations de haut de bilan
«fusion acquisition». Il explique pourquoi la démarche du gouvernement algérien
concernant Djezzy menace de détruite la valeur de cet opérateur, et propose
d'autres voies pour «algérianiser» l'actionnariat de OTA sans s'enliser dans une
impasse. Sa première solution, algérianiser l'actionnariat de Djezzy à la
Bourse d'Alger. L'OPA à la Bourse du Caire est une autre solution.
Vous avez déjà affirmé que le droit de
préemption n'était pas opposable à OTH dans le cas de sa prise de contrôle
pressenti par le sud-africain MTN en mai dernier. Cela est aussi
le cas selon vous dans cette fusion
acquisition avec Vimpelcom ?
Tout à fait. Il faut bien voir que
l'actionnariat d'OTH SAE, coté en Bourse au Caire et à Alexandrie et
indirectement à Londres à travers GDR, n'a jamais cessé d'évoluer depuis 2001
et l'acquisition de la licence algérienne. Avec MTN puis Vimpelcom, c'est
Weather Investment SPA, actionnaire de référence d'OTH SAE depuis 2005, qui
doit changer de main en janvier prochain si les AG confirment les accords des
conseils d'administration. Cela n'a aucune conséquence sur l'actionnariat
d'Orascom Télecom Algérie (OTA). La licence algérienne est toujours détenue par
OTH à 96,81% et par Cevital à 3,19%. Le droit de préemption fonctionne si OTH
décide de céder ses parts dans OTA à un autre acteur. Nous ne sommes pas dans
ce cas. Il faudrait donc éviter pour l'Etat algérien de mettre OTH en situation
de requalifier le droit de préemption en « vente contrainte ». L'arbitrage
international sera alors inévitable, et un procès est le pire des scénarios.
Nous assisterions à la destruction de la valeur de Djezzy. Je reste convaincu
que cela n'est pas du tout l'objectif visé par l'Etat, c'est pour cela qu'il
convient d'éviter que cela devienne un dommage collatéral.
Je vous retourne la question. Quelles
sont selon vous les motivations
du gouvernement algérien dans la volonté
de racheter Djezzy ? On parle beaucoup de la volonté d'empêcher une opération
spéculative comme dans l'affaire Orascom Constrution – Lafarge. C'est aussi
votre avis ?
Les motivations réelles n'ont pas été clairement explicitées. Je
fais observer toutefois que la famille Sawiris a été plus payée en actions
qu'en numéraire dans la prise de contrôle de sa branche matériaux de
construction en 2007 par Lafarge. De sorte qu'elle est devenue le second
actionnaire de Lafarge après le belge Albert Frère. Peut-on alors parler
d'opération spéculative dans cette fusion acquisition ? Le spéculateur vend
tout, prend du numéraire et s'en va. En outre, si c'est le retour non souhaité
de Lafarge en Algérie qui a fait problème, je note qu'après l'entrée, « par la
fenêtre», par le rachat de tout le groupe cimentier Orascom, Lafarge a bien
obtenu du gouvernement algérien 30% du capital de la cimenterie de Meftah et
son management. Il reste cette idée selon laquelle, il existe une plus-value à
capter dans l'achat-revente de Djezzy. Et là, le marché a ses réflexes. Dès
lors qu'un opérateur dans les télécommunications est géré par un Etat, il perd
immédiatement de sa valeur. Cela est vrai dans les autres secteurs, c'est
décuplé dans les télécommunications. L'enjeu dans cette affaire ne doit pas
être de bloquer une transaction pour en récupérer la plus value supposée. La
tendance mondiale dans le secteur des télécommunications est au rapprochement
entre multinationales. Il y'a trop d'acteurs sur le marché. L'intérêt pour
l'Algérie est de s'assurer que les opérateurs qui agissent sur son marché
feront partie des futurs gagnants de cette grande redistribution des cartes.
De ce point de vue peut-on considérer
Vimpelcom comme un futur gagnant ?
Il y a une grande confusion au sujet de
Vimpelcom Ltd. Il s'agit tout d'abord d'une société de droit néerlandais dont
le siège social est à Amsterdam. Son actionnaire de référence est la société de
télécommunication russe Altimo elle-même filiale à 100% de la société russe
Alfagroup dirigé par Mikhael Fridman. Or Alpha Group n'est pas, contrairement à
ce qui a pu se dire, une coquille vide. Elle est opératrice dans des métiers
complexes comme l'amont pétro-gazier, le raffinage, la distribution de carburant,
la banque et les services financiers, le négoce et la grande distribution, les
télécom et les médias. Dans le tour de table de Vimpelcom Ltd figure également
Telenor opérateur de téléphonie dans lequel l'Etat norvégien détient 53% du
capital. Telenor détient 36, 03% des droits de vote dans Vimpelcom Ltd, qui,
faut-il le savoir, est coté à New York au Nasdaq. Si Vimpelcom Ltd n'est pas
certain de faire partie des gagnants de demain, il a déjà les atouts pour en
être. Mais pour être complet dans cette réponse, il faut voir si le secteur des
télécommunications en Algérie propose, de son côté, des acteurs gagnants.
L'opérateur historique n'est même pas leader de son marché. Djezzy est à
l'arrêt dans son développement à cause du conflit qui est en train de s'inscrire
dans la durée. Le ministère des TIC parle d'un appel d'offres pour une licence
de 3G en 2011 pour un déploiement en 2013. La 3G est une technologie de 2003.
Les parts de marché entre les opérateurs sont gravées dans le marbre puisque il
n'existe pas de portabilité du numéro si l'on change d'opérateurs. Pas de
stratégie non plus de convergence fixe-mobile. La situation c'est celle là.
Très bien. Convenons qu'en dépit de
toutes ses réserves, le gouvernement algérien dans une démarche souverainiste veuille
tout de même algérianiser Djezzy. Est-ce que cela est insoutenable ?
Je ne le dirais pas ainsi. Le scénario en
cours est un scénario de confrontation et de destruction de valeur. Il faut
revenir à un partenariat qui conserve la dynamique du premier opérateur sur le
marché algérien. Djezzy est déjà algérienne, par son personnel, sa maîtrise
technique et son implantation. Il est possible d'algérianiser son actionnariat
en procédant à une augmentation du capital à la bourse d'Alger avec comme objectif
à terme les 51%. L'augmentation serait réservée exclusivement aux algériens
avec des tranches réservées aux clients de Djezzy et à ses salariés, une autre
aux investisseurs et personnes morales et une tranche pour le fonds national
d'investissement (FNI), ou tout autre instrument souverain. Cela réglerait la
question du financement en dinars d'OTA et répondrait au souci manifeste de
l'Etat algérien de réduire les exportations de devises générées par les
résultats d'exploitation de Djezzy. Il faudrait que le gouvernement réussisse à
convaincre les propriétaires d'OTA pour un tel scénario qui préserve la poule
aux œufs d'or.
Ce que vous nous suggérer ici est que le
gouvernement peut «router» légitimement l'actionnariat d'OTA vers
l'algérianisation, mais qu'il n'est pas dans son rôle d'être l'acquéreur
principal…
Le gouvernement algérien a mieux à faire
que de dépenser 3 ou 4 milliards de dollars pour racheter un opérateur qui va
se dé-coter aussitôt. S'il tient absolument à devenir un acteur dans les télécommunications
il doit alors viser la scène internationale et aller à la Bourse du Caire faire
une offre publique d'achat (OPA) aux actionnaires minoritaires de OTH SAE qui
lui ont adressé il y'a quelque temps un courrier pour se plaindre de la perte de
valeur de leurs actions à cause du « sort fait à OTA en Algérie ». Au cours
actuel de l'action OTH, il est possible d'en acquérir 48% du capital, au prix,
3,5 à 4,5 milliards de dollars, que le gouvernement paraît prêt à mettre pour
racheter 96,81% de OTA en Algérie. L'OPA d'un fonds algérien à la Bourse du
Caire n'est pas ma première option, mais même si elle ne devait permettre de
récupérer que 25% du capital de OTH SAE, nous serions dans une autre
configuration, celle d'une co-entreprise où les partenaires auraient intérêt à
créer ensemble de la valeur, en Algérie et ailleurs dans les autres opérations
existantes d' OTH et d'autres opérations à lancer.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : El Kadi Ihsane
Source : www.lequotidien-oran.com