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Fais soin de toi projeté à l'IFA



Fais soin de toi projeté à l'IFA
Le long-métrage de Mohamed Lakhdar Tati Fais soin de toi a été projeté samedi à l'Institut français d'Alger. Créa-documentaire au long souffle poétique, ce film est une enquête totalement transcendante sur le sens de l'amour en Algérie.Qu'est-ce-que l'amour ' Comment s'opère cette alchimie ' Quelle est la part de folie et de liberté dans un sentiment encerclé par les conventions sociales ' Quelle définition donner à la rencontre entre un homme et une femme en dehors de la mission de perpétuation de l'espèce et des traditions '
Mohamed Lakhdar Tati, à l'approche de la quarantaine, est régulièrement taquiné par sa mère quant à son célibat «mal vu» et, qui plus est, la frustre dans son rêve d'être grand-mère. Le réalisateur décide alors d'entreprendre un road-trip à travers plusieurs villes algériennes pour comprendre son propre rapport à l'amour. Il questionnera hommes, femmes et enfants ; il scrute leurs corps, respire leurs paroles, met en images ce quelque chose de fuyant et d'indicible que seul le mouvement lent et intemporel de «l'à-cèté» peut métaphoriser.
L'amour ' On prend la mesure de sa fragilité mais aussi de sa force quasi-guerrière à travers les témoignages intimistes de toutes les personnes interrogées : un jeune cloué sur un poste stratégique d'observation au beau milieu de la rue Didouche relie incessamment l'amour à la trahison éventuelle de la femme aimée ; un autre croisé à la place Gueydon de Béjaïa estime que la jeune fille qu'il convoite se fait trop désirer et qu'il ne se laissera pas dominer dans ce perpétuel rapport de force ; un groupe d'amis réunis dans un café algérois tente une analyse sociologique non dénuée de passion ; une jeune femme divorcée de Touggourt explique comment son histoire d'amour s'est muée en un enfer de violences conjugales ; deux quinquagénaires de Arris à Batna philosophent sur l'impact de la vie moderne sur les relations homme-femme ; un célibataire endurci trouve l'amour dans sa fascination pour une femme insaisissable vivant à des centaines de kilomètres ; deux jeunes filles de Béjaïa disent le malaise permanent qui mine le sentiment amoureux où la femme a constamment peur d'être jugée par un homme moins disposé à remettre en cause son éducation ; un enfant de la famille du réalisateur insiste sur le fait que la future femme de ce dernier doit être absolument musulmane”? Entrecoupant inlassablement ce flot de paroles tantôt tendues, tantôt franchement drèles, les images de Tati sont là pour construire autre chose qu'un radio-trottoir sur l'amour. Ce quelque chose d'infiniment intime et gracieux, de totalement aérien et poétique qui fait la beauté du cinéma. Son dispositif minimaliste, qui lui permet une liberté de mouvement et des hors-champs saisissants, colle parfaitement à la substance du film : quête existentielle, sensible, écartelée aux vents, semant des questions et des doutes et refusant d'infliger au spectateur un quelconque discours. Un film qui accompagne et qui ne guide pas ; des scènes vaporeuses qui suscitent la fascination devant leur beauté plastique et «consolident» étrangement l'aspect mercuriel du sentiment amoureux. Une fourmi qui glisse sur l'avant-bras, une araignée menaçante, un scarabée renversé essayant de se remettre sur ses pattes, des nuages tapissant le bitume, des routes à n'en plus finir, des peaux obsessionnellement scrutées jusqu'aux infimes sillages de l'épiderme”?
L'amour échappe aux mots qui ne peuvent que le réduire ou le sanctuariser ; la difficulté d'aimer, elle, s'offre au regard avec la pudeur de celui qui questionne et l'exubérance ou la tristesse de ceux qui répondent. Ces derniers lui tournent autour, le frèlent, le toisent, lui donnent les mots imposés par des faillites personnelles ou des morales sclérosées, mais ne parviennent que rarement à le toucher.
Fais soin de toi (ce titre à la fois dissonant et irrésistible fait référence à un SMS envoyé par la copine d'un des jeunes interrogés) est une œuvre tactile et onirique qui parvient cependant à toucher de près le tourment existentiel lié à l'amour, exacerbé ici par un contexte algérien plus que jamais tiraillé entre l'esquisse, sans cesse recommencée, de l'émancipation de l'homme et de la femme, et le poids strangulant du diktat socioreligieux sous lequel étouffent corps et cœurs.
Sarah Haidar
* Phrase tirée de La chanson des vieux amants de Jacques Brel.
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