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Entretien avec Nabil Ennasri, président du CMF



Entretien avec Nabil Ennasri, président du CMF
Salam alaykoum frère Nabil.
Tout d'abord, merci d'accorder de votre temps à algerienetwork.com .Vous êtes le président du Collectif des Musulmans de France depuis février 2011 (CMF) et à ce titre, nous avons voulu mettre la lumière sur cette organisation qui a attiré notre intérêt tant par le dynamisme de ses représentants que par la démarche globale qu'elle tend à suivre.
Avant de commencer à mettre les pieds dans le plat, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs '
J'ai 29 ans, je suis marié et père d'un petit garçon. Je suis né et j'ai grandi dans un quartier populaire à Laval (53). 8ème d'une fratrie de dix enfants, j'ai le parcours assez classique d'un 'banlieusard'. Scolarisé en ZEP au milieu d'un quartier qui subissait le quotidien d'une cité sensible : violences urbaines, trafic, déclassement social, problèmes sociaux et familiaux en tous genres etc. Mais je souhaite aussi dire avec force que l'expérience de la vie dans un quartier populaire porte également des éléments positifs qui forgent et façonnent une identité solide : chaleur humaine, esprit familial, respect des anciens, solidarité entre voisins, volonté de s'en sortir malgré les difficultés socio-économiques etc.
Après mon bac scientifique, j'ai tenté le concours à Sciences po et j'ai été admis à Aix-en-Provence. S'en sont suivies 6 années d'études ou j'ai pu décrocher un Master II en Sciences Politiques et une licence d'Arabe ce qui m'a permis de voyager dans les pays arabes et de renouer avec ma langue maternelle (l'arabe littérale surtout). Comme j'ai toujours été attiré par le militantisme j'ai été, avec d'autres, à l'origine de l'Association des Etudiants Musulmans d'Aix-en-Provence (13) (AEMA). Très impliqué dans le débat public notamment sur les sujets liés à l'islam j'ai naturellement adhéré au Collectif des Musulmans de France qui défend, de mon point de vue, la vison des choses la plus pertinente et qui se résume dans son slogan : « être spirituellement forts pour être politiquement intelligents ».
La première question que j'aimerais vous poser est la suivante : qu'est-ce que le CMF et quelle en est la ligne directrice '
Le CMF est un réseau d'associations, de mosquées et d'individus qui partagent une même vision. Celle-ci peut se résumer en trois idées-forces : d'abord la volonté de concilier l'appartenance à une religion (l'islam) dans le cadre d'une citoyenneté française pleinement assumée. Nous n'avons pas besoin d'être moins musulmans pour être perçus comme de véritables Français. Ce sont deux éléments d'une même identité qui peuvent se marier harmonieusement. Ensuite, nous défendons l'idée d'un Islam de France qui soit totalement indépendant, loin des tentatives de mise sous tutelle, qu'elles proviennent des autorités françaises ou des Etats étrangers. Nous sommes pour une indépendance politique et financière totale, le tout dans une compréhension saine et contextualisée des sources de notre religion. Enfin, nous ne réduisons pas l'activité du CMF à des considérations qui intéresseraient uniquement les musulmans. Nous sommes ouverts sur la société et souhaitons développer des échanges et des passerelles avec l'ensemble de la société civile pour l'avènement d'une société plus apaisée.
En outre, le CMF se veut un réseau participatif dans le sens où il n'est pas régi par un fonctionnement pyramidal. Nous sommes liés à travers la France par des liens fraternels et une vision commune du sens que l'on donne à notre présence. Ces liens sont pour nous plus importants que des liens de structure.
On sait que dans le paysage associatif à sensibilité musulmane en France, beaucoup d'associations tentent de représenter tant bien que mal la multitude musulmane, qu'en est-il du CMF ' A-t-il cette prétention ou vocation de représentativité '
Non, nous n'avons pas de prétention à représenter les musulmans de France. Car notre activisme et nos énergies se déploient avant tout vers l'éducation et la formation. C'est la pierre angulaire du travail du CMF : offrir les possibilités et les espaces à la communauté musulmane de France de se former autant en sciences islamiques que dans les modalités d'accès à la citoyenneté. Depuis quelques années nous avons ouvert des centres de formations en région parisienne et en province (Lyon, Avignon, Perpignan). Ce premier axe de travail est pour nous fondamental. Ensuite, viennent d'autres activités parmi lesquelles la lutte contre l'islamophobie, le soutien à la cause palestinienne ou la participation de manière régulière au débat public, surtout quand il s'agit des questions d'Islam.
Quelle est la différence avec les autres associations, notamment l'UOIF (Union des organisations islamique de France) qui comme son nom l'indique est assez proche ' du moins sémantiquement ' de la vôtre ou encore de l'Union des Musulmans de France qui organise cette année le Salon International du Monde Musulman'
Avant de répondre à cette question, je souhaite ajouter que le CMF tient à avoir des relations apaisées avec l'ensemble des dynamiques qui s'expriment dans le cadre du paysage islamique de France. Ainsi, nous essayons d''uvrer avec d'autres à la promotion d'espaces qui soient bénéfiques à l'ensemble de la communauté musulmane. C'est le cas par exemple de l'Union Française des Consommateurs Musulmans qui a vu les efforts de nombreuses dynamiques de la communauté musulmane se rejoindre pour défendre les intérêts du consommateurs musulmans trop souvent négligés notamment s'agissant du Halal. Le but est d'harmoniser les efforts des uns et des autres pour défendre un intérêt commun, en l'occurrence celui du consommateur musulman victime de pratiques indignes autant dans le marché de la viande hallal que dans l'organisation du pèlerinage.
Pour revenir à l'UOIF, nous partageons beaucoup de points communs sur la compréhension du message de l'islam. Notre différend essentiel est dans la lecture politique de la présence des musulmans de France. Je vais vous donner deux exemples pour étayer mon propos. L'UOIF a accepté dès le départ l'idée d'intégrer le CFCM (Conseil Français du Culte Musulman). Pour nous, ce fut une erreur de leur part d'intégrer cet organe, décidé par le haut et imposé par le gouvernement français à la communauté musulmane. Il résume à lui seul l'ingérence des pouvoirs publics et des consulats étrangers dans la gestion du culte musulman. Le CFCM a été et demeure un objet aux mains des autorités et son bilan est aujourd'hui très maigre. Pour nous, il était impossible de participer à un processus où le ministère de l'Intérieur décide, à la place des musulmans, du nom du président du CFCM. C'est triste à dire mais c'est un peu la transposition, à notre époque, de l'islam des colonies. Un deuxième exemple est la question des émeutes en France à l'automne 2005. L'UOIF avait à l'époque émis une fatwa demandant aux jeunes de banlieues de ne plus brûler des voitures. Ce faisant, l'UOIF confessionnalisait la question sociale et validait d'une certaine manière les propos de beaucoup de penseurs islamophobes désignant le musulman comme intrinsèquement violent. Le CMF ne partageait pas du tout cette lecture de ces évènements car pour nous ce sont les considérations socio-économiques (chômage de masse, école au rabais, démission des pouvoirs publics etc.) qui ont mis le feu aux poudres et non l'appartenance supposée des jeunes à la religion musulmane.
Que pensez-vous du CFCM et de ces orientations politiques et cultuelles '
Je crois avoir répondu plus haut. J'ajouterai que le CFCM est davantage un objet dans les mains du ministère de l'Intérieur et des consulats du Maroc et de l'Algérie qu'un organe véritablement soucieux de faciliter la pratique du culte musulman. Depuis sa création, il a fait l'objet de moult instrumentalisations démontrant avec éclat sa soumission aux autorités. De même la présence régulière du président du CFCM au dîner du CRIF, notamment en février 2009 (soit quelques semaines après le massacre de Gaza) était à la fois une honte monumentale et une faute historique.
Quel est le mode de fonctionnement du CMF ainsi que ses sources de financement ' Car c'est généralement par ce biais que l'on peut reconnaitre l'affiliation politique ou idéologique d'une organisation.
Je vous l'ai dit : nous sommes pour une indépendance politique et financière totale. Nos sources de fonctionnement ne proviennent que de nos adhérents et de nos associations. Le mode de fonctionnement est décentralisé et participatif : nous n'avons pas de fonctionnement rigide type pyramidal. Chaque association fait son travail localement en toute indépendance avec cette conscience qu'elle travaille dans une vision que partagent d'autres associations à travers la France. Le « Penser globalement et agir localement » est notre manière d'agir. En effet, au delà du travail local, il y a des enjeux qui nous dépassent et qui nécessitent un minimum de coordination pour les affronter. Si je prends la cause palestinienne par exemple, il est bon d'agir dans sa ville pour informer les gens de l'injustice et de l'humiliation que subissent les Palestiniens. Mais pour agir efficacement, il vaut mieux coordonner ses efforts avec d'autres pour peser sur le rapport de forces.
Quel rôle peut jouer le CMF en France après la multiplication des actes islamophobes et la recrudescence d'un discours anti-islamique dans les médias et chez certains représentants politiques '
D'abord un rôle d'information et de relais. Il y a quelques semaines nous avions signé un communiqué dénonçant les pratiques islamophobes dans un lycée de la région parisienne. La direction de cet établissement s'était permise de faire pression sur des adolescentes pour qu'elles ne portent plus de longues robes. Cet acte hors-la loi qui participe d'une posture islamophobe nous a choqué et notre communiqué a beaucoup circulé sur internet. Quelques jours plus tard, ces jeunes filles n'étaient plus inquiétées car la proviseure avait très certainement eu l'écho que des associations allaient désormais redoubler de vigilance pour traquer tout abus en la matière.
Ensuite nous essayons de participer aux mobilisations et/ou manifestations locales ou nationales pour dénoncer ce nouveau racisme. Plus globalement, nous tentons, par le biais de nos centres de formation, de faire de nos étudiants des militants qui puissent s'engager avec la saine compréhension des enjeux de leur présence.
Depuis quelques années, on constate un glissement dangereux de la rhétorique politique de stigmatisation des émigrés/natifs musulmans vers celle de la stigmatisation de l'Islam en tant que religion, pensez-vous que les musulmans de France sont en partie responsables de l'image qu'ont les autres citoyens de leur religion et est-ce qu'il y a d'autres raisons à ce changement de traitement '
Vaste question' Ils ont certainement une part de responsabilité. Mais le traitement médiatique des questions d'Islam est trop souvent tributaire d'une vision caricaturale des évènements. Les médias ont régulièrement usé et abusé des amalgames et les controverses à répétition ont été autant de prétextes à la stigmatisation des musulmans français. Il y a aussi une partie de la classe politico-médiatique française qui ne supporte pas la nouvelle visibilité des musulmans. On acceptait les musulmans tant qu'ils étaient transparents et silencieux. Aujourd'hui le fait qu'une nouvelle génération de musulmans puisse s'affirmer et participer à la vie économique, politique, médiatique de la France fait craindre à certains le spectre d'une invasion. Ils prennent leurs fantasmes pour des réalités et sont prêts à tout pour mettre un frein à cette évolution. Cette vision provient essentiellement des milieux de la droite identitaire et ce qui est inquiétant c'est que ces réseaux sont désormais entrain de s'allier avec des groupuscules qui prennent fait et cause pour Israël pour contrer la menace d'un islam conquérant. Il y a ici l'embryon d'une alliance très négative qui prend de plus en plus pour cible la communauté musulmane. Il ne faudra pas céder à la provocation et garder le cap d'un discours intelligent.
Par Salim Bouterfas AlgerieNetwork
Site du CMF : http://lecmf.org
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