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Entre ferveur et besoin de... «passer à autre chose»



Entre ferveur et besoin de... «passer à autre chose»
La révolution a été pensée par des génies, faite par des courageux et récupérée par des lâches ». Cette maxime, adaptée aux circonstances « locales » par les algériens, résume on ne peut mieux le regard ambiguë qu'ils portent sur la guerre de libération nationale. Et en ce 60ème anniversaire du déclenchement de la révolution, ils semblent écartelés entre la reconnaissance et la rancune, entre la fierté et la déception.«Un profond sentiment d'amour et d'admiration pour ceux qui ont fait cette révolution », explique Toufik, 20 ans, dont les yeux brillent à l'évocation de cette date fondatrice de l'Algérie moderne. « Je peux comprendre que l'on soit déçu ou blasés à cause de la situation dans laquelle le pays stagne. Mais cela ne doit pas ôter son caractère héroïque à ces années qui ont changé le cours de l'histoire », ajoute en souriant le jeune homme.Il y a d'ailleurs un point commun entre de nombreux citoyens : la différence de regards qu'ils portaient à l'histoire lorsqu'ils étaient plus jeunes, et celui qu'ils ont, maintenant adultes. «Petite, ça avait une telle importance pour moi. Les chants patriotiques qui passaient en boucle me donnaient la chair de poule, je pensais à ces hommes et ces femmes, et à leur sacrifice, je ressentais une telle fierté, un réel sentiment d'appartenance, de communion sans égal », se rappelle Amel, trentenaire. Sofiane abonde dans ce sens.«Lorsque j'étais petit garçon, je contemplais avec admiration les gens qui y ont participé, avec conviction, courage, abnégation et génie même, et je ressentais une réelle tristesse. J'étais vraiment malheureux pour eux, pour tout ce qu'ils ont dû vivre. Mais aussi très reconnaissant, même si je ne comprenais pas vraiment », raconte-t-il. Puis, en grandissant, ils se sont rendus compte qu'ils ne « savent pratiquement rien». «On ne connait rien de notre histoire. Ce que nous avons appris à l'école, plein de manichéisme, est loin de refléter la complexité de tous ces événements », estime-t-il. « Et puis, en devenant adulte, on est face à la vie, on découvre et comprend les difficultés du quotidien en Algérie. Et le reste passe en second plan, nous laissant blasés », conclut-il.«Marre de la récupération populiste ! »D'autant que la façon dont ces prouesses ont été récupérées à des fins politiques et démagogiques en ont affecté plus d'uns. « C'est tellement rabâché à tort et à travers et à toutes les sauces que ça en est devenu galvaudé. Je ne comprends par exemple pas pourquoi l'on évoque le 1er novembre à la veille de chaque match de l'équipe nationale.Ou encore pourquoi l'on précise que pour galvaniser les Verts, on leur a passé le film La Bataille d'Alger », s'insurge Badis, la quarantaine. Un « détachement » dont font preuve de plus en plus de jeunes algériens, qui ne renient pas la grandeur des actes de leurs aînés, mais qui estiment qu'il y a aujourd'hui « plus important ». Et lorsqu'on leur demande ce qu'ils en savent, c'est un peu le « service minimum ». « Bien sur que je sais ce que représente cette date ! », rétorque Louiza, 18 ans.Puis elle se ravise, ajoutant : « Je ne me rappelle évidemment que des grandes lignes. Et puis on sait tous que les choses sont dénaturées », assène-t-elle. Puis, dans une moue boudeuse, elle conclut, en haussant les épaules : « Sérieusement, c'est important, oui, l'histoire, le passé, de le connaître et de le célébrer. Mais ce n'est pas ça qui fera que je réussisse mes études et ma vie. Et ce n'est pas non plus cela qui arrangera ce pays ».«La Guerre d'indépendance a légitimé trop de dérives»Car, aujourd'hui, plusieurs générations après l'indépendance, ils sont nombreux à estimer qu'il est temps de passer à autre chose. « J'ai l'impression que la Guerre de libération nationale a été la justification de tellement de choses, la caution et la légitimité de trop nombreuses dérives, que ça ne marche plus », juge, sévère, Lotfi. « Il est temps de bâtir sur autre chose, de construire vraiment ce pays. L'on reste braqué sur le passé, en oubliant complètement de se soucier de l'avenir », poursuit-il.Et s'ils sont nombreux à répondre que pour eux cette date, Ô combien symbolique, n'est qu'un jour férié, c'est surtout par une sorte d'ironie, afin de taire ce qui les chagrine et les rend en colère. «Les vrais ont disparu. Ceux qui sont restés ont mis le pays à genoux. Ce qui a été accompli est grandiose, mais la suite a été une catastrophe, faite de trahison, de rapine, d'incompétence et de trafic. Je suis même tenté de dire que 60 ans après, le mal fait pas les uns a, en quelque sorte, annulé l'immensité de ce qui a été fait par les premiers », dit, sombre Salim, la quarantaine. Il ajoute, à brûle-pourpoint : « Il est vrai que cela peut paraître être de l'ingratitude ou autre, mais il n'est pas facile de constater le gâchis qui a été fait des grands idéaux qui ont mené à l'indépendance ».Dogmatisation de l'histoireEntre amertume et envie de regarder vers l'avenir, que reste-t-il du 1er novembre 1954 ' « De l'espoir, même si c'est dur », souffle Fatiha, près de la soixantaine. « L'espoir que les gens de notre génération arrivent aux objectifs fixés par la déclaration de novembre 54. Et que les générations suivantes ne s'encombrent pas de nos échecs, et tentent d'aller de l'avant, d'y parvenir ». « Tous les algériens de mon âge ou qui sont plus âgés ont des souvenirs de la période pré-indépendance, qui était un enfer.Mais il est dur de penser qu'en quelque sorte, les colons ont juste été remplacés », déplore-t-elle. Les plus critiques ne sont pas forcément les plus jeunes. Ceux qui ont vécu cette période, semblent porter un regard moins passionné, plus apaisé et plus objectif, sur les faits et méfaits de la Révolution. « L'on a dogmatisé l'Histoire. Il est difficile, voire même impossible d'aller contre la pensée dominante, lorsque celle-ci devient mythe, légende, voire même déification, l'aspect religieux y étant été tellement enchevêtré.Pourtant, c'est ce qui manque le plus : un débat objectif, sans culpabiliser ceux qui remettraient en cause un pan ou un autre de la version officielle », juge Ahmed, la soixantaine. Ce dernier avoue d'ailleurs que, au-delà de la sacralisation, de nombreuses questions doivent être soulevées, sereinement, 60 ans après.Les idéaux de novembre trahisMokrane abonde dans ce sens. « Oser poser des questions, interroger l'histoire ne signifie pas que l'on renie le combat. Le dogme est tel que les quelques voix qui ont remis en cause le nombre de morts durant la guerre ont été ignorées. De même, tous ceux qui ont envisagé une autre issue ont été accusé de traîtrise, et tout bonnement rayés de l'histoire », rappelle-t-il. « Cela concerne notamment le judicieux de cette guerre. Ils auraient peut-être pu se débrouiller autrement.Car j'estime que tout cela relève de l'irrationnel, tout ce qui a conduit au 1er novembre, y compris les relations qu'entretenaient les colonisateurs avec les algériens. Cela n'enlève rien à l'atrocité des crimes et des exactions commis par l'armée française, mais on aurait pu faire que ça n'arrive pas, une solution autre que la lutte armée aurait peut-être pu être trouvée », plaide quant à lui Ahmed. Petit garçon au déclenchement de la guerre d'indépendance, ayant activement « mis la main à la pâte » plus tard, il avoue que plus jeune, il était moins critique.Mais la déception quant à la tournure que les choses ont prise y est, évidemment, dans beaucoup dans l'exacerbation des ressentiments. « Les idéaux de novembre ont été trahis, tout de suite après et jusqu'à nos jours. Tout ce qui a porté les architectes de la révolution a été miné et sapé par les luttes sanguinaires pour le pouvoir, par les idéologies qui y ont été greffées et imposées, par la confiscation de l'?uvre commune », conclut-il, acerbe.


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