Intellectuels pauvres et incultes milliardaires
L’intellectuel vivant dans la précarité, voire au-dessous du seuil de pauvreté, à côté de l’inculte, parfois analphabète, milliardaire, richissime: une image qui ne relève plus de la fiction aujourd’hui. Mais, si partout ailleurs elle est chose rare, dans le monde arabe, en revanche, elle se fait de plus en plus courante.Rien n’interdit à l’ignorant, débrouillard, de s’enrichir, ni au bricoleur d’entreprendre, évidemment; néanmoins dans cette image, il y a un côté qui suggère cette amère réalité que le savoir et le savoir-faire, obtenus par les études, ne mettent plus leur bonhomme à l’abri du besoin. Si celui qui en est doué trouve embauche, il n’est pas forcément considéré à sa juste valeur ni même justement rémunéré, surtout si son travail n’est pas directement productif de biens. Les sommes colossales indécemment engrangées en un tournemain par des individus ne sont plus (loin s’en faut) du seul fait de travail réel ou d’investissement productif et encore moins le fruit d’une intelligence et d’un savoir particulier: les transactions financières, commerciales et les spéculations de toutes sortes ainsi que la corruption et la prébende sont aujourd’hui des sources paradisiaques qui font l’objet de choix pour ceux qui en connaissent les ficelles ou possèdent des appuis.
Chez nous, cette image illustre une réalité profonde, qui, dangereusement, non seulement ne suscite pas de réaction forte mais au contraire se présente petit à petit comme une norme, un élément d’un jeu subtil mais régulier. Ainsi, une fois aptes à considérer leur propre avenir, ceux qui aujourd’hui poursuivent des études, découragés par cet état des choses ne pourront alors aller que de mainmorte pour réellement acquérir le savoir, ne tenant seulement, au bout du compte, qu’à décrocher le diplôme, élément fétichisé qu’ils croient susceptible de leur donner, aux yeux des autres, une preuve de leur instruction; alors que les responsables de l’éducation et des universités auront à gérer une situation absurde où l’on a à assurer un enseignement organisé pour tous les individus engagés dans le système scolaire, sans savoir, au vu d’une économie aussi bloquée et aussi pervertie que la nôtre, où placer à l’avenir tout le peuple de diplômés qui en sortirait.
Déplorer ici ou là le niveau des élèves ou étudiants ou encore celui des enseignants et envisager des actions en vue de les rehausser serait de peu d’impact si l’image de la situation précaire de celui formé et instruit, domine ainsi l’espace de notre vie socio-économique et par là même les esprits. Certes certains côtés du savoir acquis par les études peut servir l’individu dans ses rapports sociaux, dans son intelligence à vivre. Mais, diront certains, à quoi servirait une intelligence dans la déchéance, devant un paradoxe qui nous dessert, devant l’absurde triomphe matériel de la bêtise, sinon à nous faire souffrir -à moins d’être pénétrés par une forte mystique qui nous mettrait au-dessus de tout.
Le taux d’analphabétisme dans le monde arabe actuellement, ne s’explique pas seulement par un manque de volonté d’alphabétiser en soi, mais aussi par celui généré par l’absence de perspective économique à même de susciter, à l’entrée, une émulation en matière d’acquisition de savoir et d’études, chez les uns, et d’investissement en l’homme formé, instruit chez les autres. Les 100 millions d’arabes aujourd’hui analphabètes -soit le tiers de la population arabe totale- apparaissent non seulement comme les victimes de systèmes scolaires nationaux déficients ou de mentalités rétrogrades (comme c’est le cas pour la femme) mais surtout des victimes d’une inanité annoncée des études par ce que renvoient, à eux et à leurs gouvernants même, leur économie nationale: libéralisme sauvage chez les uns, absence de démocratie et de développement structuré chez les autres... qui enraillent les voies susceptibles d’accueillir un nombre élevé d’hommes et de femmes formés, instruits, dotés d’un savoir-faire produit de l’enseignement.
La politique visant à assurer un transfert des technologies et de connaissances en divers domaines vers eux, leur permettant d’envisager l’acquisition progressif de leur liberté économique, cette politique engagée par certains pays arabes, dont l’Algérie, dans les années 70 aurait pu donner, s’il elle avait abouti, un sens à un enseignement tout aussi ciblé qu’élargi et susciter aujourd’hui l’apprentissage, à tel ou tel niveau, chez leurs citoyens. Or, ce qu’on constate aujourd’hui c’est comme s’il y avait, au-delà de toute considération de projet socio-économique, un accord tacite entre ces pays et les pays développés à privilégier le rapport vente-achat des produits finis ou biens de consommation: une démission économique des premiers qui, naturellement, s’accompagne par leur désertification en matière de cerveaux et de compétences au profit des deuxièmes.
Alors, chez nous, tant que l’enseignement national n’arrive pas à puiser de réelles motivations de la vie générale du pays, tant celui-ci fait peu de place à celui qui sortirait de nos écoles, toutes les mesures prises dans le domaine auront un impact limité. Et si cela continue ainsi, Dieu sait si nous ne finirons pas tous commerçants, ayant depuis longtemps fermé à jamais nos livres. Encore que là, si nous pouvons pour le moment faire du commerce par avion, bateau et voiture, «sur le dos du pétrole», demain, nous risquons de le faire seulement sur le «dos des mules».
Mohamed Sehaba
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Posté par : sofiane
Source : www.voix-oranie.com