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ENQUÊTE-TEMOIGNAGES Plus de friperie sur les étals : désolation des consommateurs



L'interdiction d'introduire sur le territoire national des ballots de friperie a suscité moult craintes et appréhensions chez les consommateurs et les commerçants.
Nora, 43 ans, enseignante, mère de trois enfants
Les cheveux teints en blond, Nora est tout sourire dans ce magasin de friperie du 1er-Mai. Elle n'est ni pressée ni stressée. Elle enchaîne les mouvements de recherche avec un certain entrain. On sent qu'elle a l'habitude. Au premier bonjour, elle nous montre un beau pull. «Il est bien celui-là mais trop grand pour ma fille», nous lance-t-elle. Une bonne entrée en la matière pour poser notre question relative à l'interdiction d'importation de la friperie. Nora répond, sans s'arrêter, donnant déjà l'impression d'y avoir déjà réfléchi : «J'ai ma dernière fille qui a maintenant huit ans. Tout au long de sa vie, je ne l'ai habillée qu'avec de la friperie. Hormis les vêtements de l'Aïd, sa garde-robe est quasiment constituée de vêtements en provenance de la friperie. Elle n'est ni malade ni rien. Pour mon mari et moi, cela a été la solution idoine pour avoir des habits de qualité et pas chers. Je dis de qualité parce que du fait que je suis une cliente fidèle dès qu'il y a un nouvel arrivage, nous sommes prévenus par le propriétaire du magasin pour avoir droit au premier choix. Je ne peux pas acheter à mes trois enfants du vrai Nike ou du Naf Naf mais dans la friperie, et avec un peu de chance, nous trouvons de grandes marques. De plus, ils n'ont pas besoin de dire que c'est de la fripe parce que cela ne se voit pas. Ceci d'une part. D'autre part, lorsqu'il y a des vêtements chinois, c'est tout le marché qui est inondé et c'est tout le monde qui porte la même chose. Pour moi, cette décision m'inquiète parce que mes enfants sont devenus exigeants et veulent changer constamment la façon de s'habiller. Je ne sais pas comment je vais y répondre. Ont-ils pensé à nous, consommateurs ' En hiver, par exemple, un soi-disant manteau de mauvaise qualité coûte au minimum 4 000 DA, sachant que vous allez être obligé de doubler vos vêtements en dessous pour être bien couvert. Alors que dans la fripe, vous pouvez acquérir un beau manteau doublé au maximum à 2 000 DA. Sincèrement, je m'inquiète de cette décision parce que j'ai pu m'habiller et vêtir les siens dignement grâce à cela.»
Rabah, cadre dans une entreprise étatique, 35 ans, père de deux enfants
Rabah, dans un beau manteau trois quart, était en pleine fouille entre les différents «rayons» d'une friperie à Alger-Centre. Dès l'entame de la conversation, il déclare tout de go : «J'achète à toute la famille dans la fripe : vêtements, chaussures, linge de maison, tout peut y passer. Pour moi, c'est irréfléchi de décider du jour au lendemain d'interdire son entrée sur le marché. Ils disent que c'est pour encourager la production nationale, mais entretemps il n'y a que des chinoiseries. Les prix des produits de qualité ou de marque sont intouchables. Les autorités auraient dû faire en sorte que la production nationale existe puis interdire l'importation de la friperie. Sur le marché national, il existe trois types de produits vestimentaires : chinois, turcs et européens. Le premier est à bas prix mais à une qualité des plus médiocres. Le second est moyennement cher. Personnellement, j'en achète à de très rares occasions. Le troisième est hyper cher, en considérant mon pouvoir d'achat. Actuellement, j'achète encore des vêtements de la fripe en attendant de trouver une autre façon de se vêtir ou de voir comment les choses vont évoluer.»
Ghania, maman de six enfants, femme au foyer
Un foulard blanc cassé sur la tête, emmitouflée dans un manteau gris pâle, une dame s'agite dans les rayons de la fripe, dans ce petit magasin du marché informel de l'ex-Belcourt où il y a foule. D'un geste rapide et alerte, elle choisit plusieurs teeshirts et les met de côté. Avec la même cadence, elle se dirige au rayon pantalons et «choisit». En la suivant du regard, il est aisé de constater qu'elle ne prête attention à personne. Son regard est quasiment obnubilé par les vêtements. Pouvoir l'interroger sur notre sujet n'était pas une mince affaire. Insistant pour engager la conversation, elle sursautera à l'énoncé de son motif : «Interdire la friperie, mais pourquoi !' Vous savez, j'ai six enfants. Ils sont en bas âge.
Je ne peux pas acheter à mes trois enfants du vrai Nike ou du Naf Naf mais dans la friperie, et avec un peu de chance, nous trouvons de grandes marques. En plus, ils n'ont pas besoin de dire que c'est de la fripe, cela ne se voit même pas.
Seul le salaire de mon mari nous nourrit. Je ne dis pas que nous sommes dans le besoin. Comme on dit, nous vivons moins bien que certaines personnes mais mieux que d'autres. Pour nous, la friperie nous permet d'acheter des vêtements de moyenne qualité, des chaussures, des bottes, des manteaux, des chemises. Je n'ai pas honte d'en acheter ici. Je préfère cela que tendre la main. En plus, où pouvons-nous chercher des vêtements gratuitement ' Le Croissant-Rouge ne le fait pas.» Elle préfère s'arrêter là pour continuer sa recherche. Avant de sortir, elle reviendra vers nous pour nous interroger : «Quand il n'y aura plus de fripe, nous serions obligés d'acheter du chinois. Ils disent dans les journaux que leurs produits sont mauvais pour la santé. Comment allons-nous faire alors '» Avec un air interrogateur, elle nous regarda en attendant une réponse avant de quitter le magasin l'air soucieux.
Yasmine, 25 ans, employée
Sourire aux lèvres, une jeune femme regarde les pulls tout doucement avant de les remettre. Loin d'être embarrassée d'acheter de la friperie, elle le revendique : «Je travaille dans une entreprise privée. J'ai 25 ans et je continue d'acheter dans la friperie. Pourquoi ' Parce que c'est la seule façon de se démarquer de tout le monde. Dehors, tout le monde s'habille de la même façon, à l'identique. Avec la friperie, je suis sûre de ne pas rencontrer une autre personne sapée de la même façon.» Et de continuer après quelques secondes : «En plus, il m'arrive d'acheter un pantalon ou un pull qu'il faut rafistoler ou bien lui coudre un bouton. Je le fais de gaieté de cœur. Ce qui me fait mal est d'acheter du tissu, de donner un modèle à une couturière et qu'elle ne prend pas au sérieux ce qu'elle fait. J'ai eu cette expérience malheureuse plus d'une fois. Et quand on parle d'encourager la production nationale, elle est où '» Mine de rien, elle propose des solutions : «Au lieu de les interdire directement, ils n'ont qu'à faire en sorte que les vêtements algériens soient de bonne qualité et compétitifs. Les Algériens ne sont pas fous, dans ce cas-là, ils en achèteront.»
Amine, 22 ans, étudiant
Plus timide, Amine est parmi les rares jeunes à être dans un magasin de friperie. «C'est une honte pour moi d'y entrer», dit-il confus. Etudiant, Amine explique qu'il en achète rarement. «Pour moi, c'est le système D. Je fais attention à mon apparence et je n'aime pas que les autres sachent que j'en achète. Bien au contraire, je suis de ceux qui disent, hypocritement, qu'il faut interdire la friperie. Mon père, dès mon enfance, a acheté pour mes frères et moi du stock américain. La qualité, c'est vrai, était bien meilleure. Nous savions que tout était désinfecté mais ma mère faisait bouillir tous les vêtements achetés. Nous n'avons jamais été malades à cause de cela. Mais je préfère ne pas raconter cela à mes copains. Ils penseraient que nous sommes trop pauvres alors que nous étions de la classe moyenne. J'ai essayé d'acheter de l'algérien, mais vous voyez c'est mal fait. Ils ne font pas attention aux finitions. La découpe est mal faite. Mon frère a acheté une fois un manteau biaisé.» En riant, Amine enchaîne : «Les chinoiseries cela pue. Alors, de temps en temps, je viens ici pour voir si je peux faire une bonne affaire. Ou bien prendre quelques trucs de mes frères aînés qui travaillent déjà.»
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