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En un jardin meurtri



En un jardin meurtri
En empruntant le téléphérique qui monte de Bab El Oued à Bouzaréah, le visiteur est frappé de voir un spectacle désolant, ne se doutant point qu'il s'agit-là de l'un des anciens djneïn d'Alger, Djnen Ben Redouan qui faisait figure d'un des fleurons du patrimoine paysager de la capitale.Jadis résidence de campagne entourée de jardins et arrosée des plus belles eaux, le site est aujourd'hui envahi par une végétation sauvage, complétement à l'abandon et en ruine. Comment peut-on s'expliquer un tel désastre 'Avant de tenter de donner des ébauches de réponses, revenons sur l'histoire de ce Djnen. On raconte que c'est Mustapha Bacha, Dey de la Régence d'Alger de 1798 à 1805, qui fut à l'origine de la construction de cette maison de campagne, pour que sa fille ? dit-on ? puisse jouir du calme et de l'air frais de la campagne algéroise, à l'arrivée de la belle saison.Elle fut ensuite vraisemblablement louée au consul de Naples, car nous retrouvons sur le plan dit Playfair et celui datant de 1834, la mention de «Consulat de Naples». Après la conquête française, elle changea de main et nous la retrouvons sur une carte de 1889, désignée comme «Maison Ben Merabet», un nom bien connu alors des Algérois. Lorsque la commission de classement des monuments (dont M. Philibert fut le dernier président de 1963 à 1977), la recensa, entre 1937 et 1940, la demeure était la propriété des Ben Redouan.Cette grande propriété, située juste en-dessous de la qoubba du saint Sidi Medjebar, s'étendait en longueur au sein d'une terrasse maçonnée de contreforts qui la consolidaient sur le terrain en pente et s'élevait sur deux étages. Les deux corps de bâtiments principaux possédaient chacun un patio entouré d'une galerie à arcades. Une petite cour séparait les deux constructions. Un pavillon avec bassin et fontaine, une douira à coupole et tous les communs nécessaires aux maisons rurales complétaient l'ensemble. Les décors de faïence (zellidj) au sol et sur les murs et les ornements des terrasses à créneaux étaient des plus représentatifs.Ce type de djneïn ? témoignage par excellence d'un art de vivre dans les jardins ? était très fréquent à l'époque de la Régence d'Alger. Certains avancent même le chiffre de 20 000 maisons de campagne et de jardins gravitant autour de la médina d'El Djazaïr !Variables par leurs proportions et leurs formes, les djneïn avaient néanmoins des points communs, qui les caractérisaient tous : épousant harmonieusement leur site dans des fhos (fahs, vallon) frais et riants, admirablement enveloppés de verdure irrigués par des eaux claires et limpides, ils se déployaient autour de jardins privés, familiaux clos de hauts murs (tabiya) et d'espaces de transition semi-publics ouverts sur les jardins, les vergers, la mer, le ciel et le grand paysage.Aujourd'hui, le nombre de ces djneïn s'est réduit comme peau de chagrin et l'on dénombre à peine une centaine de ces anciennes résidences d'été qui, de plus, sont souvent envahis par une urbanisation exacerbée.C'est le cas de Djnen Ben Redouan. Bien sûr, la conquête et la colonisation française jouèrent un rôle néfaste dans la destruction directe et indirecte de ce patrimoine, non seulement par la perte irrémédiable de nombreux jardins, mais aussi, pire encore, par la perte d'un savoir-faire ancestral légué de génération en génération. Cependant, depuis notre indépendance, alors que l'on s'attendrait à ce que ce patrimoine ? signe de notre identité algérienne ? soit géré avec la plus grande délicatesse, force est de constater que cette problématique nécessite plus de rigueur, voire plus de poésie et de passion.Si nous pouvions nous aventurer à donner quelques recommandations pour une meilleure gestion de ces djneïn, nous dirions tout d'abord qu'il est nécessaire qu'un recensement exhaustif, une identification fine et une géolocalisation précise de tous les anciens djneïn et houach existants (en ruine ou entretenus, privés ou publics) soient entrepris.Ceci faciliterait les opérations de classement et, donc, de sauvegarde. La démarche de sauvegarde elle-même devrait émaner d'un organisme unique et pluridisciplinaire proposant des plans de sauvegarde et des programmes ambitieux de restauration et de valorisation.Ces dernières intègreraient, outre le bâti, le paysage, les jardins et les ?uvres hydrauliques. Des actions urgentes et prioritaires sont à lancer voire, pour certains cas, un classement d'office à proclamer. C'est en entreprenant ces efforts longs et fastidieux, mais néanmoins honorables, que nous pourrons nous acquitter d'un devoir de transmission envers les générations à venir, et voir renaître ? soyons-en convaincu ? l'art des jardins en Algérie*Paysagiste. Auteur de «L'art des jardins. Petits paradis d'Alger», Editions Alternatives urbaines, Alger, 2015.


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