
L'Irak est probablement l'une des terres les plus dangereuses pour des cinéastes.Traversé par des violences multiples, par des crises politiques cycliques, par des rivalités confessionnelles, par des manipulations de plusieurs formes, par les assassinats programmés, par la corruption et le trafic d'armes, l'Irak post-Saddam Hussein n'arrive toujours pas à sortir du cercle de l'instabilité et du flou. Cette violence empêche le pays d'avancer malgré ses richesses intellectuelles, culturelles, énergétiques, naturelles et aquatiques. L'Irak, terre des civilisations, a gaspillé ses forces dans des guerres successives et inutiles que la dictature de Saddam Hussein et sa famille ont imposées au pays pour entretenir une fausse fierté et une illusion de puissance. Les jeunes cinéastes comme Yahya Alak, Mohamed Jabarah Al Daradji, Ahmed Yassin, Medoo Ali, Luay Fadhil Abbas, Mohaned Hayal et Najwan Ali revisitent l'histoire de leur pays, interrogent le passé, interpellent le présent et se projettent dans le futur. Au péril de leurs vies parfois, ils filment, tournent, captent des images, défient la peur, le statu quo et la passivité...«L'Irak connaît des conditions sécuritaires exceptionnelles, de sorte à ce que réaliser un film relève tout simplement de l'impossible. Mais il faut faire des sacrifices pour avancer, à mon avis. Quand on est déterminé, on peut tourner un film en choisissant les endroits les moins risqués. Il faut savoir que la violence n'est pas généralisée en Irak. Il existe des régions qui ont été épargnées, comme le sud, le centre, une partie de l'ouest du pays et la province du Kurdistan au nord», nous a expliqué Mohamed Al Darradji, en visite à Alger à la faveur de l'organisation des Premières journées du film irakien organisées jusqu'au 23 décembre à Alger, Tlemcen et Batna par l'Agence algérienne pour le rayonnement culturel (AARC), en collaboration avec l'ambassade d'Irak à Alger.En 2006, Mohamed Al Darradji et Yahya Alak ont été kidnappés par Al Qaîda au moment où ils tournaient le film Ahlam (Rêves, sorti en 2006). «Nous avons failli être tués. Miraculeusement sauvés, nous avons profité après pour tourner un documentaire sur tous ces risques, Irak, hob ou rab, Jounoun ou harb (Irak, amour et Dieu, folie et guerre). Je peux dire que notre c'ur est mort après avoir frôlé la fatalité. Nous avons donc dépassé le stade de la peur. Et souvent, sur le terrain, les gens nous aident dans nos tournages. Même les services de sécurité nous apportent leur soutien», s'est souvenu Yahya Alak (présent à Alger avec le court métrage Khazan al harb).Selon lui, Daesh (l'organisation de l'Etat islamique) est d'abord «un phénomène médiatique». «On nous montrait les membres de ce groupe en train d'égorger un otage. Ces images ont joué sur le moral des soldats irakiens qui se sont retirés de plusieurs endroits. L'invasion américaine fut également un phénomène monté par les médias. L'Amérique a fabriqué Hollywood et domine le monde à travers ses films et à travers la télévision», a-t-il noté. Pour Mohamed Al Darradji, la pensée «saddamiste» ou bâathiste a trouvé «une extension» dans Daesh. «Tout le monde sait que Daesh et le Baâth se sont entendus en 2009 sous la direction de Bachar Al Assad en Syrie pour attaquer le gouvernement irakien et prendre la revanche sur Saddam. D'où les fameux attentats du dimanche, puis du mercredi sanglant (en octobre 2013 et mai 2014). Les plans de Daesh sont élaborés par les résidus du régime de Saddam et les anciens officiers de la Garde républicaine. Ils connaissent parfaitement les lieux en Irak. Impossible pour un étranger de les connaître», a-t-il affirmé.Le cinéma pour seul partiPour Mohamed Al Derradji, les véritables problèmes sont surtout liés à l'absence de soutien de l'Etat pour la fabrication des films. «Il est également compliqué d'avoir une coproduction, car les gens pensent qu'il est difficile de réaliser un film en Irak aujourd'hui en raison des risques sécuritaires et des conditions économiques. Le budget de l'Etat irakien est absorbé par la lutte contre Daesh. Cela fait déjà six mois que je tente de tourner mon nouveau film. Je n'y arrive toujours pas», a regretté Mohamed Al Derradji, qui a présenté à Alger son dernier long métrage Sous les sables de Babylone, après avoir participé, en 2010, au Festival d'Oran du film arabe (FOFA) avec la fiction Le fils de Babylone.Il existe, selon Yahya Alak, une certaine incompréhension par rapport aux instruments d'appui à l'industrie du film en Irak. «Des embûches sont dressées au ministère de la Culture. Nous allons négocier avec les responsables de ce ministère pour les convaincre de la nécessité de soutenir l'activité cinématographique. Certains responsables ignorent la manière de le faire, manquent de spécialisation», a-t-il noté. Pour contourner les blocages et les interdits, les jeunes cinéastes ont créé le Centre irakien du film indépendant. «Nous n'appartenons à aucun parti, confession, tribu ou faction. Nous appartenons tous au cinéma. Nous allons tout faire pour tourner quatre nouveaux films en 2015», a promis Yahya Alak.D'après lui, l'absence de salles de cinéma complique la situation. Il a rappelé que l'Irak possédait 200 salles de cinéma dans les années 1970. Le régime de Saddam, une fois installé à Baghdad, a réduit le nombre des salles. «Parce qu'il ne voulait pas que le cinéma reflète la réalité à l'écran. Après la guerre contre l'Iran, le nombre de salles a chuté à une vingtaine. Des salles qui ont totalement disparu après l'invasion américaine. Il n'était plus possible de faire des films, car le produit chimique qui servait au développement des films était interdit sur le marché avant d'être mis sur la liste noire de l'importation. Le régime de Saddam utilisait ce produit pour la fabrication d'explosifs. Il existe encore des salles, mais qui sont malheureusement utilisées comme des dépôts de marchandises», a révélé le jeune cinéaste. Mohamed Al Darradji, Yahya Alak et autres amoureux du 7e art ont monté un projet sur le cinéma itinérant pour faire circuler les films dans le pays et compenser l'absence de salles.«Nous faisons des projections en plein désert, dans les hôpitaux, dans les prisons, dans les écoles, partout. C'est une manière de faire pression sur l'Etat pour construire de nouvelles salles de cinéma. Le public irakien aime le cinéma et veut voir des films sur grand écran. Le cinéma n'a pas pour but de gagner de l'argent, mais c'est un art qui peut contribuer à changer concrètement les choses, introduire des réformes. Nous en avons besoin», a précisé Yahya Alak.Selon lui, les cinéastes irakiens n'ont pas de lignes rouges. «Nous pouvons aborder tous les sujets. Si nous faisons des erreurs, nous avons affaire à l'opinion publique, aux spectateurs, pas au pouvoir politique», a-t-il souligné. Les cinéastes, d'après Mohamed Al Darradji, imposent «les lignes rouges» à eux-mêmes. «Nous sommes obligés de peser le pour et le contre, faire des calculs. Evoquer Daesh ou Al Qaîda signifie une exposition à l'assassinat. S'interroger sur l'Etat ou les partis, c'est une porte ouverte sur les problèmes. Cela dit, nous n'avons plus de censure en Irak. C'est positif. Mais l'autocensure est toujours là. Il faut qu'on s'en débarrasse en tant que cinéastes et artistes. En Irak, tu ne sais pas d'où peut venir la balle. Il faut donc toujours être prudent dans le traitement des sujets», a relevé le jeune réalisateur.Mohamed Al Darradji, connu par son courage, s'attaque dans son prochain film aux violences confessionnelles de 2006 en Irak. «Dans ce long métrage, j'accuse tout le monde. Pour moi, tout le monde est responsable de ce qui s'est passé à cette époque. Je n'épargne personne (?) Ma génération n'a vu que la guerre, le conflit Irak-Iran, la deuxième guerre du golfe, l'embargo, l'invasion américaine. Notre problème en Irak est que nous n'avons jamais le temps de prendre une pause, de réfléchir sereinement, à chaque fois nous sommes happés par la guerre, la violence. Aujourd'hui, nous sommes confrontés à Daesh», a-t-il affirmé.Et d'ajouter : «Quand j'étais enfant, je pensais que Saddam était un dieu. Adolescent, je le voyais tout le temps à la télévision. Il m'empêchait de regarder les dessins animés ! Depuis, j'ai commencé à la détester en découvrant, à l'âge adulte, ce qu'il faisait, surtout après la répression d'une manifestation à Madinet Al Thawrah, mon quartier, à Baghdad. Trois membres de ma famille ont été exécutés pour avoir pris part à cette manifestation dénonçant les mauvaises conditions de vie. Aujourd'hui, ce que vit l'Irak est le résultat de la dictature de Saddam».
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Fayçal Métaoui
Source : www.elwatan.com