Notre héros de ce
jeudi est un citoyen algérien qui a la réputation, solidement implantée dans
les esprits de ceux qui vivent avec lui ou le fréquentent, d'être un homme qui
a toujours quelque chose à dire.
On jure sur le
Coran sacré que nul sujet abordé à portée de ses oreilles ne peut réduire sa
langue au silence. Mais précisons notre pensée pour éviter tout malentendu :
les paroles qui sortent de la bouche de ce citoyen n'ont rien à voir avec les
âneries que nous entendons à longueur de journée autour de nous. C'est ce qui
se dégage clairement des propos de Kouider, un paysan qui connait notre héros
depuis très longtemps, et qui a bien voulu nous parler se son ami. Nous l'avons
rencontré dans un café bruyant, sale et enfumé, assis à proximité d'une table
bancale où se déroulait une partie de dominos très animée, traversée par les
coups de gueule que s'échangeaient les joueurs, et les éclats de rire des
spectateurs. Il nous a fallu patienter jusqu'à la fin de la partie qui a duré
un bon bout de temps. Alors, le regard songeur et la voix très malmenée par
l'émotion, Kouider a répondu à notre curiosité en ces termes :
- Dieu a déposé
dans la petite tête de Larbi tout ce que les hommes doivent savoir sur le monde
rempli de bizarreries dans lequel nous nous agitons pendant un certain temps,
bavardant et gesticulant à loisir dans l'ornière de notre destin, jusqu'au
moment où la machine se détraque et pousse son dernier crissement. Cet homme
est un phénomène qui me tourmente l'esprit de temps à autre, lorsqu'il arrive à
ma viande d'oublier de haleter derrière les saletés que chie en abondance cette
chienne de vie. Car tous les gens sont au courant que Larbi n'a jamais de la
vie posé ses fesses plates comme une table sur le banc d'une école.
N'est-ce-pas là une chose extraordinaire, mon frère ? Si vous trouvez que
j'exagère, s'il vous est difficile de me croire, dirigez-vous vers la maison de
mon ami, appelez-le, et commencez devant lui n'importe quelle discussion.
Vous verrez alors couler confortablement de sa
bouche un fleuve de paroles remplies de sagesse, resplendissantes comme des
pièces d'or, qui vous obligeront à tomber à genoux, ébloui par ce don qui ne
peut venir que de notre Seigneur ! Ce qui vous fascinera surtout, c'est
qu'avant qu'il n'ouvre sa bouche presque dépeuplée aujourd'hui, rien de son
aspect extérieur ne retient le regard ! Pas un seul signe qui pourrait pour
ainsi dire nous préparer au miracle ! C'est une créature dont le corps a subi
beaucoup de dégats au cours du temps qui passe ! Un visage noiraud comme s'il
n'a pas passé ses neufs premiers mois dans le ventre de sa pauvre mère, mais
dans un four ! Des yeux jaune verdâtre certainement colorés ainsi par des
déchets ou des bestioles provenant de ses intestins. De petites oreilles rondes
avec une touffe de poils graisseux et couleur de miel bouchant visiblement
l'orifice de chacune, mais sans aucun dommage pour son ouie, aussi fine que
celle d'un mouchard.
Un nez doté de
narines que j'ai vu souvent avaler son index droit tout entier. Une bouche où
pourrissent quelques dents branlantes et verdâtres, qui connaitront surement le
même sort que beaucoup d'autres, celui d'être acheminées bientôt vers son
estomac, transportées l'une après l'autre par une bouchée de nourriture
traîtresse, pour finir ensuite dans un égout, voyageant parmi d'autres matières
et objets bourrés de vérités honteuses. (Je vous demande pardon, mon frère.) De
cette bouche se dégage une haleine capable d'abréger la vie d'un homme délicat.
Une moustache toujours touffue sur la partie droite de la lèvre et clairsemée
sur la gauche, comme s'il était écrit qu'il se regarderait jusqu'à sa mort dans
des miroirs truqués par Satan. Une démarche qui angoisse, qui vous imprègne
profondément du sentiment qu'il va se passer quelque chose de terrible, un
malheur, peut-être parce qu'il se déplace d'une manière bizarre, le corps pris
dans un foisonnement de mouvements désordonnés, courts et brefs. Les vêtements
qu'il porte obeissent religieusement à une loi unique et inchangeable :
au-dessus de la ceinture, ses habits sont invariablement étroits et
l'étranglent ; au-dessous, ses jambes flottent dans un pantalon qu'il est tout
le temps en train de remonter pour éviter d'être déshonnoré. Bref, disons que
Larbi est un être humain dont la façade ne laisse nullement deviner le trésor
qui loge paisiblement dans sa bouche qui souffle la mort. Voilà, mon frère. Mes
amis m'appellent et je dois aller les rejoindre. Que la paix soit sur vous !
Ainsi donc, de la
description riche et détaillée que vient de nous fournir Kouider sur notre héros
nommé Larbi, nous déduisons essentiellement que ce dernier est un homme
possédant à merveille l'art de parler, et que ses propos ne sont pas cons comme
ceux de ses compatriotes. Mais il nous faut l'écouter intervenir sur un sujet
quelconque pour avoir une idée précise sur ce talent que le Tout-Puissant lui a
accordé. C'est ce que nous vous proposons maintenant.
C'est arrivé ce 8 mars dans le café que nous
avons évoqué tout à l'heure. La voix de cheb Khaled emplissait l'atmosphère de
plaintes déchirantes et désespérées. Kouider et trois autres personnes, dont un
médecin, étaient assis autour d'une table graisseuse, devant des verres
crasseux contenant un café infect, préparé avec de l'eau stockée dans une
citerne rouillée où se multiplient tranquillement toutes sortes de bestioles.
Indiquant des yeux une femme qui passait sur le trottoir qui longe le café,
quelqu'un parmi eux s'est exclamé : « Elles envahissent de plus en plus la rue.
Elles grouillent partout, maintenant ! Comme les mouches ! Que Dieu nous
protège ! Si ça continue comme ça, nous finirons bientôt dans les cuisines avec
des tabliers autour de la taille, les mains plongées dans l'évier ! Quelle
honte !» Cette indignation a délenché alors une discussion animée sur les
femmes qui a délié généreusement les langues. En gros, ils étaient tous
d'accord avec la réflexion de leur camarade. Pour appuyer ses paroles, le
médecin avait cité l'exemple de beaucoup de femmes qui venaient à son cabinet,
maquillées et habillées d'une manière inconvenante. Vivement intéressés, les
autres lui avaient demandé ce qu'il entendait exactement par ce mot. Mais il
avait refusé de les satisfaire, invoquant le secret professionnel. Un petit
silence frustré et mécontent s'était alors installé entre eux. D'autant plus
que d'habitude le médecin n'était pas aussi avare.
C'est à ce moment que Larbi les a salués, puis
les a rejoints autour de la table gluante de crasse. Brûlant d'envie de
continuer la discussion qui venait de s'éteindre brusquement, Kouider demande à
notre héros ce qu'il pense des femmes, après lui avoir résumé la conversation
qu'ils viennent d'avoir sur le sujet. Larbi jette alors son mégot sur le sol et
l'écrase avec une chaussure usée et couverte de poussière, s'assure du regard
qu'il est bien éteint, allume une autre cigarette, avale une gorgée du café que
le garçon vient de lui servir, s'éclaircit la gorge pour nettoyer le chemin aux
paroles qu'il se prépare à prononcer, et, sans regarder personne en
particulier, déclare :
- Si je ne
craignais pas de vous effrayer, ou du moins de jeter le trouble dans vos
esprits, je dirais qu'aujourd'hui très rares sont les gens qui peuvent affirmer
qu'ils appartiennent toujours au sexe masculin. En dehors d'une poignée
d'hommes, véritablement hommes, tous les autres devraient porter des robes et
se maquiller pour ne pas nous embrouiller et nous compliquer la vie. Car sinon
comment expliquer que des femmes mariées sillonnent les rues et hantent les
magasins à longueur de journée ? Comment expliquer ces effets vestimentaires
qui ne cachent rien et qui sont plus provoquants que la nudité ? Que signifie
le fait qu'elles puissent facilement obtenir du travail tandis que nos fils
moisissent dans les eaux croupies du chomage ? Oui mes frères, hormis
quelques-uns, tous les Algériens devraient avouer au monde entier leur
véritable sexe et cesser de tromper les autres peuples ! Mais Dieu soit loué !
Ce déshonneur ne m'éclaboussera jamais ! Car je suis le descendant d'une tribu
qui a toujours su comment faire rampre une femme !
Larbi se tait comme pour donner à ses
auditeurs le temps de ruminer les paroles graves qu'il vient d'énoncer. Il suce
une grosse bouffée de fumée, s'en remplit voluptueusement les poumons, puis
expulse ce qui en reste dans l'air saturé de microbes qui règne dans le café.
Quelques secondes plus tard, il reprend la parole :
- La femme, il
faut la mater dès le début ! Dès les premiers jours du mariage, vous devez lui
enfoncer dans son petit crâne tordu que vous, vous avez été créé pour
commander, et elle pour courber l'échine !
Car pendant ces
moments qui environnent la nuit de noces, l'homme est vulnérable comme un
serpent qui vient d'avaler un oiseau : il passe son temps à digérer les délices
inoubliables qu'il goûte pour la première fois après avoir moisi de la chair
pendant des décennies entières. Et la femme le sait ! On lui a appris qu'elle
doit profiter de ces journées ruisselantes d'amour pour passer la bride autour
de la tête et du coup de l'homme qu'elle vient de combler. Souvenez-vous de ces
nuits et vous comprendrez ce que je veux dire. Vous vous êtes enfermés tous les
deux dans la chambre à coucher. Tout brille autour de vous ! Tout est neuf !
Tout est joli ! Tout sent bon ! Vous vous sentez merveilleusement bien dans le
pyjama et les pantoufles qu'elle vous a offerts en cadeau.
Tous les flacons
de parfum sont ouverts et des vapeurs capiteuses s'en échappent, imprégnant
profondément et délicieusement votre cerveau. Une ivresse soyeuse coule dans
vos veines. Elle est assise langoureusement sur le lit, elle se peigne les
cheveux, frémissante comme une rose chatouillée par des abeilles, avide de
tendresse, pleine de promesses, timide. Sa voix est douce et les paroles
banales et idiotes qu'elle prononce vous électrisent les nerfs et vous donnent
envie de la manger. Ce n'est pas un tas de viande peinturlurée que vous avez
sous les yeux, c'est la grotte d'Ali Baba.
Vous êtes sous le charme, la bouche ouverte,
la lèvre inférieure pendant lamentablement sur la poitrine, salivant comme un
chien. Le temps passe. Jour après jour, avec des minauderies et des caresses,
elle vous désosse et vous transforme en une limace baveuse. En général, un mois
après la nuit de noces, des yeux fins peuvent découvrir sur votre corps, dans
vos gestes et vos paroles, les traces des dégâts que vous avez subis. C'est ce
que j'ai constaté chez beaucoup de gens autour de moi. Les débris de virilité
qui se tortillent encore en vous ne peuvent pas tromper un regard expérimenté.
Mais Dieu soit loué ! J'ai appris de mes ancêtres comment éviter les charmes de
ce piège profond et soyeux que nous tendent les femmes au cours des premières
nuits torrides du mariage ! Je m'en souviens comme si cela datait d'hier. Une
nuit, je suis rentré un peu tard que d'habitude. Je la trouve le visage ruisselant
de larmes, allongée sur le ventre sur une couette rose, le corps abandonné.
Quand je lui demande pourquoi elle pleure, elle ne me répond pas et chiale de
plus belle. J'insiste. Mais rien ne sort de sa bouche. Cela a duré peut-être
une heure. Mais toujours rien. Elle n'arrête pas de verser des larmes. Je n'en
peux plus. Mes nerfs sont à bout. Alors je m'empare de ma ceinture et lui donne
une raclée dont les traces sont encore visibles sur son corps, quinze ans
après. Le lendemain, j'avais en face de moi une autre femme. Le dos cassé,
définitivement domptée. Comprenant qu'elle n'avait pas affaire à un mollusque,
elle a rangé tous les outils diaboliques avec lesquels elle croyait pouvoir
m'embobiner, me vider de ma virilité séculaire. Ça se passe ainsi dans ma
famille. Nous matons nos femmes dès le départ. Mon grand-père paternel a brisé
la main gauche de son épouse avec un marteau, cinq nuits après le mariage. Mon
père a balafré le visage de ma mère avec ses ongles, une semaine après. Mais
vous connaissez ma tribu ! Je ne vous apprends rien...
Nous aurions aimé
vous laisser déguster jusqu'à la fin les paroles mielleuses de Larbi, mais une
voix me murmure à l'oreille que quelque chose d'extraordinaire est en train de
se passer dans la maison de notre héros. Si vous n'avez rien à faire, je vous
invite à m'accompagner là-bas. Une curiosité terrible me démange. J'ai envie de
savoir. Vous hochez la tête en signe de oui. Alors, allons-y ! Hâtons-nous !
Nous voici à l'intérieur de l'appartement. Un
silence louche règne ici. Ne faisons pas de bruit. Marchons en catimini.
Dirigeons nos pas vers cette pièce au fond. Mon instinct me chuchote que c'est
là-bas que se déroule la chose. Entrons, la porte est ouverte. Approchons-nous
doucement du lit. C'est une femme qui semble dormir profondément. Un sourire
rayonnant éclaire sa frimousse. Elle doit être l'épouse de notre héros.
Maintenant, nous allons faire un petit tour dans les ruelles moelleuses qui
sillonnent sa tête. Nous voici à l'intérieur de sa cervelle. Je vois un écran
sur lequel papillotent des images. C'est un film. Regardez ! c'est notre femme
! Dieu ! ce qu'elle est belle ! Elle se promène dans un jardin foisonnant de
fleurs et de parfums ensorcelants. Il fait beau. Des gouttelettes d'eau
projetées par un merveilleux jet d'eau tombent sur sa peau délicate et la font
frissonner agréablement. Un homme l'accompagne. D'une beauté divine. De temps à
autre, il cueille une fleur et la lui offre avec des gestes et des paroles qui
étourdissent délicieusement sa chair. Elle est heureuse et baigne dans un
bonheur savoureux. Est-ce Larbi ? Evidemment non ! Ce n'est pas lui ! La
distance est extraordinaire, qui sépare les deux hommes. Mais qui est-il donc ?
Ils donnent l'impression de se connaitre depuis très longtemps ! Oh ! mon Dieu
! Voici maintenant un garçon et une fille qui courent vers eux, beaux comme des
anges, gambadant les pieds nus sur le gazon épais et moelleux qui recouvre le
sol. En criant « Maman ! Papa», ils embrassent la femme et l'homme qui les
serrent tendrement contre leur poitrine. Seigneur ! Est-ce possible ? L'épouse
de notre héros est mariée à un autre homme ! Mais les enfants ont disparu dans
le jardin et j'entends la voix de la femme. Elle demande à son mari: «Chéri !
depuis combien de temps nous sommes mariés maintenant ?» L'homme répond avec un
sourire radieux : «Ça fera quinze ans dans deux jours, mon amour !
Souviens-toi, nous nous sommes connus la nuit où ce sanglier a failli te tuer
avec sa ceinture ! Je t'ai emportée dans mes bras vers ce jardin, et je t'ai
soignée, en couvrant ton corps de roses magiques».
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Boudaoud Mohamed
Source : www.lequotidien-oran.com