Une«lumineuse» dépêche de l'APS vient de constater l'évidence à M'sila pour unphénomène qui est visible dans le reste du pays: le tracteur agricole change devocation. C'est-à-dire qu'au lieu de labourer les terres et annoncer desrécoltes, le tracteur sert aujourd'hui à vendre de l'eau douce ou à transporterde la marchandise ou du gravier comme tout bon véhicule dans une économie despéculation et d'échange bruts.Surle registre des symboles, la mutation est lourde de sens à l'évidence: letracteur, troisième symbole du socialisme après Boumedièneet la plaquette d'oeufs, a été importé par l'Algérie en vrac à l'époque où lepays avait un but, un ballon et une équipe. Il signifiait la terre, la récoltemais aussi le travail, la réappropriation, le rapport libidinal au sol, l'actede fécondation, le billet de 50 DA aujourd'hui disparu, le rêve d'indépendanceface aux hydrocarbures, la fainéantise, le vice paysan face à l'effort, lescoopératives inutiles et l'URSS amie. Si aujourd'hui il ne signifie plus qu'unmoyen de traction pour les citernes ou la marchandise, c'est que le pays commele tracteur ont changé de vocation selon uneexpression favorite des journaux quand ils manquent de bons titres. Malgré leschiffres de Barkat, le tracteur est aujourd'hui dansle statut d'un ingénieur en agronomie converti en taxieurpour défendre son pain. Comme tout le reste, le tracteur est devenu uninstrument de vente et d'achat, d'échange, de transfert, de transport et detransformation. Dans un pays où les trottoirs servent au racket desautomobilistes, les APC servent à l'emploi des plus coriaces, les abribusservent d'abris, les robinets publics d'urinoirs nocturnes et les placesurbaines à des projets de mosquées, on ne pouvait pas demander au tracteur cequ'on n'a pas demandé à Ben Bella: continuer àreprésenter la gloire du socialisme et du maoïsme.Letracteur est certes un symbole, mais son propriétaire a besoin de manger. Onpeut donc raconter l'histoire de l'Algérie à partir de l'histoire d'un seultracteur comme l'auteur de l'immeuble de Yacoubianraconte l'histoire de son pays en racontant l'histoire d'un seul immeuble. Letracteur n'a pas été fabriqué par les Algériens comme presque toute l'Algérie. Ila été le bien de tous et de personne, comme l'Algérie. Le plus malin l'a pris àla mort du socialisme comme beaucoup de parties del'Algérie. Il rapporte aujourd'hui plus d'argent en circulant sur la terrequ'en la labourant comme toute l'Algérie. L'histoire ne concerne pas doncuniquement M'sila. Il s'agit de l'épopée désenchantée d'un char cosmique, tombéde la traction des astres à ceux des citernes avec l'idée qu'il vaut mieuxgagner 5.000 DA par jour que d'avoir son portrait sur un minable billet de 50 DA.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Kamel Daoud
Source : www.lequotidien-oran.com