
«Lorsque l'artiste devient combattant et lorsque la mitraillette se mue en caméra».Cinéaste, pionnier de la photo en Algérie, Ali Marok est aussi éditeur. Doyen des chasseurs d'images, il a immortalisé un pan entier du patrimoine culturel national. D'une grande sensibilité, Ali vous parle sans discontinuer de sa rencontre avec la photo, de sa jeunesse paisible à Marengo, de son long parcours dans un métier où il est difficile de s'affirmer.Ali Marok est un personnage atypique né en 1939 à Marengo, il se plaît à se définir comme un berger-photographe. Sans doute a-t-il été influencé par cette Mitidja heureuse qui l'a vu naître. Son métier, il le prend à bras-le-corps avec une grande passion. Dans l'article qui suit, il ne parle pas de sa personne mais d'hommes qu'il a connus, avec lesquels il a travaillé et auxquels il rend un chaleureux hommageOubliés ces hommes exceptionnels 'Passons sur les hypocrisies de circonstance, les amnésies tactiques. Impossible de les considérer seulement comme des artistes. Il ne s'agit nullement d'en faire des hérauts de l'image, des modèles moraux. Eux-mêmes n'en voudraient pas. On peut les considérer comme des ouvriers toujours chevillés à leurs ?uvres, convaincus qu'il y a toujours quelque chose à voir au-delà du mur qu'ils bâtissent. Un peu comme Mandela qui avait écrit un jour : «Après avoir gravi une haute colline, tout ce qu'on découvre c'est qu'il reste beaucoup d'autres collines à gravir.» Quoi qu'on fasse, on ne peut éluder le parcours d'hommes qui ont compté dans notre culture, dans notre quête du savoir. Leur talent s'est offert à notre admiration respectueuse.Ils étaient talentueux, modestes et populaires. Pour reprendre une expression sportive, ils ne jouaient jamais à l'extérieur, ils étaient partout chez eux. Ils s'appellent Chanderli Djamel Eddine, cameraman-réalisateur, Zinet Mohamed, acteur-réalisateur, et René Vautier, réalisateur. Tous les trois Ali Marok les a connus. Il a convoqué sa mémoire pour en parler, avec le souci de les mettre en évidence, eux qui n'ont pas eu la considération attendue.Chanderli l'artiste«Je l'ai découvert à travers ses cartes postales que je collectionnais. Il les avait publiées chez un éditeur pied-noir algérien dans une maison d'édition d'Alger. J'en avais acheté quelques-unes. Mais à vrai dire, je n'arrivais pas à mettre un visage sur cet artiste comme tout Algérien colonisé aspirant à l'indépendance, je suivais tous les événements à travers les journaux et les cartes postales. Vers 1957-58, j'ai découvert un autre Chanderli représentant le gouvernement provisoire de la République algérienne aux Nations unies avec M'hamed Yazid. C'est plus tard que j'ai appris que c'était le frère de Djamel Eddine.Comme je n'avais pas connaissance que Djamel était correspondant en Tunisie de CBS, une chaîne américaine en vogue. Je n'avais jamais entendu ou lu dans les grands moyens de presse des noms arabes exerçant dans ces groupes de presse. En Algérie, je connaissais Hocine Djebrane, correspondant de RTL à Alger. Aussi, j'étais très fier de Djamel parce que c'était un Algérien et qu'il défendait une cause qui nous tenait à c?ur. Et, cerise sur le gâteau, Djamel a été le premier reporter cameraman d'une chaîne américaine à avoir filmé un bombardement au napalm de l'armée coloniale. Ce film a été envoyé directement par le GPRA aux Nations unies.Ce document d'une grande importance a été diffusé et a eu un immense impact. Il a mis en difficulté le gouvernement de de Gaulle. Ce qui est sûr, c'est qu'il a donné une autre dimension à la guerre d'Algérie et a déstabilisé les forces d'occupation. Ma première rencontre avec Djamel a eu lieu lors de l'entrée de l'ALN qui venait de Tunisie avec une halte à Sétif. C'est là que je l'ai rencontré. J'étais cameraman à la RTA. J'ai couvert, à ce titre, cet événement où j'ai découvert notre armée et une partie de son encadrement, dont Boumediène et d'autres responsables de l'état-major dont Mendjeli et Kaïd Ahmed installés à la sous-préfecture de Sétif. J'étais le seul à filmer dans le salon officiel.A un moment, j'ai filmé le lustre pour un plan-coupe. Boumediène m'appelle et me dit : ??pourquoi tu filmes ce lustre ''' J'avais compris sa gêne mêlée de colère contenue. A la RTA, je mentionnerais le télé-cinéma où il y avait Gribi, Mustapha Badie, Sahraoui, directeur photo, rescapé des maquis, Merabtine, Bouchouchi, Ouchikh et Lakehal, ce dernier me parlait avec beaucoup de respect de Tahar Hanache, oncle de Chanderli, acteur dans le cinéma français, réalisateur et premier technicien algérien formé dans les grandes écoles. Rentré en Algérie après des séjours en France, j'avais cherché à le connaître.Je l'observais de loin. J'ai cru deviner une grande déception, voire une aigreur chez lui. Cet artiste au talent reconnu ailleurs mis au service de son pays, avec l'espoir de servir, n'était pas utilisé, de même que Mohamed Iguerbouchen et Ferah Mohamed, homme de théâtre prodigieux. A l'instar de ces ??monstres'', Djamel, déçu comme d'autres, s'est exilé au pays du colonisateur en empruntant la porte de secours au Centre culturel algérien à Paris. Il s'est retiré dignement, souvent dans la douleur?L'homme à la caméra rougeRené Vautier, ce Breton têtu et déterminé s'est engagé adolescent dans le combat pour défendre son pays à travers la Résistance. Sans doute a-t-il croisé ou côtoyé des Algériens durant cette période venus défendre le territoire français aux côtés des soldats maghrébins et africains alors que leurs pays respectifs étaient sous le joug colonial et que leurs peuples étaient victimes de massacres, d'enfumades. Mais René, avec son patriotisme et son expérience, a opté pour défendre toutes les libertés. Avec des convictions tranchées. Il a étudié tous les moyens lui permettant de répondre à ses convictions.A la libération, il a conclu qu'une autre arme était plus efficace que la mitraillette : la caméra. Il a pris le temps de se former techniquement et intellectuellement en optant pour une institution reconnue : l'IDHEC. A la fin de son cursus, il a choisi ??La pédagogie par l'image'', thème peu anodin mais réflexe de tout étudiant ambitieux. Pour ce faire, il a rallié la Bibliothèque française et a filmé tous les documents ayant trait à la guerre et ses méfaits. Il a réalisé un film sur l'Afrique et a expliqué tous les mécanismes de l'occupation des colonies par la France.Cela lui a valu les réprimandes de la France et une condamnation d'un an d'emprisonnement. Dans notre parcours en commun, René rigolait d'un incident qu'il a eu lorsqu'il était au maquis. Il a été mis en prison par l'ALN à Denden, en Tunsie, avec d'autres dirigeants de la révolution algérienne. Un jour, je lui ai dit : ??René je trouve paradoxal que tu sois emprisonné par des gens que tu as voulu aider et qui te mettent en taule, et en plus en évoquant cet épisode tu rigoles à n'en plus finir? En tous cas, tu le prends bien cet incident?'' Il était comme ça Vautier, entier, sincère et surtout chevillé à ses convictions.Zinet, l'incomprisNé et grandi dans un milieu effervescent, il a découvert sur sa trajectoire beaucoup de personnes modèles. Pigeon voyageur, curieux, sensible, tel était Mohamed Zinet, qui n'avait pas trouvé un guide ou une association qui puissent répondre à ses attentes. Il a pratiquement évolué à tâtons. Saltimbanque, touche-à-tout, il avait déjà monté une troupe de théâtre au niveau du PPA, du théâtre où il n'a pas fait de vieux os, il s'est penché sur le plus accessible et le plus facile des arts : le cinéma qui se développait et offrait un spectacle très prisé par des foules conquises par la magie des images.Zinet assistait à des films comme Pépé le Moko et était marqué par les rôles dévolus aux ??indigènes''. Toutefois, les événements culturels venus d'ailleurs lui ont permis d'opter pour le 7e art. Je l'ai rencontré au cours du tournage du film de La Bataille d'Alger où il était l'assistant de Gillo Pontecorvo. J'étais, quant à moi, premier assistant du directeur-photo et cameraman.Avec une corpulence frêle, Zinet me rappelle la brindille, mais il était d'une énergie herculéenne. Dans La Bataille d'Alger, personne n'a connu autant que lui les figurants qu'il préparait et dirigeait à merveille à l'aide d'un haut-parleur. Pontecorvo jetait parfois un coup d'?il sur l'organisation et, visiblement, il était satisfait. Par enthousiasme, par discipline et par respect, les figurants obtempéraient. Zinet était chez lui à La Casbah.Quant à Pontecorvo, il avait un regard juste sur la Révolution algérienne. Son frère aîné était un expert en énergie nucléaire, qui s'est exilé en URSS. J'avais vu America-America d'Elia Kazan, film portant sur l'émigration turque aux Amériques. J'avais une idée positive sur ce long métrage. Pontecorvo m'a convaincu du contraire, comme il m'a laissé cette impression de vouer un respect sans bornes pour Zinet, dont la renommée s'est affinée avec le film Tahya ya Dido.»
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Hamid Tahri
Source : www.elwatan.com