Parents, méfiez-vous s'il n'est pas trop tard, vos enfants risquent de vous demander de leur raconter le premier Festival panafricain d'Alger. Cruauté de la vie, les sales coups peuvent venir de notre propre progéniture !
Alors, là, comme compteur des années, on n'a pas inventé mieux. Pire encore que ces copains de lycée qu'on retrouve en nous étonnant - comme un chameau de sa bosse - de leurs rides, de leurs calvities et autres avanies du temps. Comme je n'ai pas la chance de me lire par anticipation, je me suis fait prendre au piège. Dis papa, c'était comment ' Alors, là, un flot d'images me sont remontées à la mémoire. D'abord cette fantasia de centaines de cavaliers en pleine rue Didouche Mourad, sur leurs purs-sangs barbes aux robes luisantes, selles et harnachements brodés de fils d'argent, burnous immaculés, barouds des fusils' J'étais place Audin, mon petit frère sur les épaules, et la scène a effacé d'un coup toutes les chevauchées fantastiques que le cinéma américain avait enracinées dans mon cerveau. Derrière, suivaient les troupes du continent avec leurs danses peuhles, targuies, mandingues, tunisiennes, abyssines, chaouias' Une overdose de sons, de couleurs, de mouvements et de corps éclatants de beauté et de joie. Des gens filmaient. Plus tard, j'ai su que c'était le grand William Klein et son équipe.Puis ces nuits qui n'en finissaient pas, on ne dormait plus. Nous étions une bande à arpenter Alger de long en large, aspirant tout ce que l'on pouvait aspirer. Les familles sortaient la nuit, des femmes seules, des enfants, dans un climat aujourd'hui incroyable de sérénité. On croisait dans les rues des « autres Africains » (car quelle honte de dire « des » Africains quand nous en sommes), on discutait, on échangeait des adresses. Eldridge Cleaver, l'un des leaders des Blacks Panthers était venu habiter le quartier. Un jour, il joua au foot avec nous. Nous ne savions pas qu'il était recherché par le FBI, classé « ennemi public numéro un », sinon, nous aurions été plus contents encore du nombre de petits ponts que nous lui infligeâmes. Nous avons vu la sublime Makeba à l'Atlas, la merveilleuse Nina Simone au Mougar. Nous avons raté Archie Sheep et son improvisation historique avec la troupe targuie mais nous lui avons offert un beignet chez le Tunisien de la rue Meissonnier avant de savoir qui il était. Au stade municipal des Anasser, nous avions découvert la troupe de danse d'El Alaoui, et là, je dois dire que le Panaf ne fut pas seulement pour nous la découverte des « autres » cultures africaines, mais également de la nôtre, car c'était la première fois depuis l'indépendance que toutes les expressions culturelles du pays nous étaient données à voir. La ville nous appartenait, la vie nous souriait, nous étions jeunes et beaux et pleins de fierté car nous savions que c'était la première manifestation internationale de l'Algérie. Et cette fierté, avec ses meurtrissures sans nom, qu'il est dur de la défendre devant ses enfants... Il y avait d'autres anecdotes. Mais en racontant, j'ai surtout espéré que leur Panaf soit vraiment le leur et qu'ils leur laisse des souvenirs aussi beaux. Une chose m'a chiffonné : ils n'ont pas voulu me croire que le beignet faisait 20 centimes.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Ameziane Ferhani
Source : www.elwatan.com