Alger - A la une

Des vies de migrants à Alger



Rêves et destins à l'épreuve du quotidien.
Rares sont les ?uvres documentaires et même les reportages qui se saisissent de la réalité de ces migrants de «l'entre deux rives»? Sur le chemin de l'exil, leurs parcours se sont interrompus sur le continent africain, plutôt au Nord, et ils vivotent dans des quartiers désaffectés d'Alger ou de Tanger, avec l'espoir vissé au corps de franchir la Méditerranée et rejoindre le fameux eldorado européen.
Derwisha est un de ces quartiers d'Alger, toujours en chantier, et Michelle Rodrigue et Fabrice y séjournent, certains même depuis plusieurs années? Leïla Beratto est journaliste et réalisatrice, en poste à Alger depuis 2012 pour le compte de RFI (Radio France Internationale) et d'autres médias. Elle a pour credo les sujets liés au travail et aux migrations.
Elle travaille en duo avec Camille Millerand, photographe indépendant depuis 2007, qui collabore régulièrement avec la presse française, entre autres Le Monde, Jeune Afrique ou Télérama. Leur méthode est simple et pertinente. Ils se sont immergés avec leur caméra dans ce maelström de Derwisha, pour mieux sentir et ressentir le vécu parfois chaotique des résidents venus du Cameroun, de Guinée ou de Côte d'Ivoire.
Ce ressenti est en fait celui de l'enfermement, d'un huis clos, dans lequel la bâtisse brinquebalante sans toit a été rebaptisée «Guantanamo» pour son côté prison. L'enfermement physique est très perceptible, d'autant que le travail à l'extérieur est proche du néant et les ressources matérielles forcément réduites. Ce qui a intéressé notre duo de réalisateurs, c'est le vécu au quotidien et les tâches qui s'y rattachent.
Comment occupent-ils leurs journées ' Des femmes lavent le linge, des hommes discutent du match de foot, les enfants courent et vont d'une personne à l'autre?
Fabrice, lui, est suspendu à son portable, en conversation continue avec ses enfants qui sont en France, parlant bien sûr argent, un argent qui reste au stade de la promesse. Michelle, elle, est scotchée devant la télé, attendant le retour d'un mari qui, lui, a pu trouver un boulot sur un chantier. Quant à Rodrigue, il s'échine à gagner sa vie honnêtement et enchaîne les histoires de c?ur?
Une forme inédite d'écriture
La vie à Derwisha est rythmée par les actes du quotidien, les rêves et les espoirs qui habitent chacun d'eux. D'autant qu'une expulsion les menace désormais? Que faire ' Rester et résister ' Faut-il partir et avancer ' Pourra-t-on quitter l'Algérie et atteindre l'eldorado ' Autant d'interrogations qui ne cessent de les tarauder et d'alimenter leurs conversations.
Les portables et les vidéos deviennent des instruments vitaux pour communiquer avec les familles à l'extérieur, dont certaines espèrent un envoi d'argent. Ils sont quarante : femmes, hommes et enfants dans cet espace précaire, dont la pérennité leur est aujourd'hui contestée? jusqu'à l'électricité qui est régulièrement coupée.
Leïla et Camille, nos deux coréalisateurs, ont choisi une forme inédite d'écriture documentaire. Il n'y a pas ici de chronologie avec un début, un milieu et une fin. Ils ont su trouver une démarche originale qui interpelle le spectateur sur les questions fondamentales de nos sociétés à travers le mode de vie, ou de survie, des personnages rencontrés dans le film.
On remarquera qu'à aucun moment le sujet proprement algérien n'est abordé, les autorités ne sont guère sollicitées, l'important et l'essentiel demeurant ces êtres coincés dans un huis clos étouffant et qui continuent, malgré les aléas, d'entretenir l'espoir du départ vers l'ailleurs, car pour chacun, il n'y aura pas de retour en arrière.
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