Une grande misère, peu de noblesse chez les nobles et ungrand nombre de jacques (prénom favori des miséreux durant le Moyen-Âge del'Europe obscure) donna le phénomène de la jacquerie, révolte paysanne survenueen 1358 dans la région paysanne et qui laissa de la casse, des cadavres, desrécoltes brûlées, des édifices saccagés et le concept de jacquerie. En Algérie,le prénom de Jacques est impossible depuis 1962 et le prénom de Abdaka est le plus commun et le plus répandu, de la Présidence à Aïn-nulle part. Pour le reste, on y est: un Etat faible, unebourgeoisie en mal d'alliance, un Roi en mal de stratégie, beaucoup de misère, deviolence et de mensonges. Car après dix mille émeutes, cent milliards dedollars, tout le monde a compris que l'explication du raz-le-bolface à un Etat qui tient le bol, ne tient plus la route.Il est plus facile d'accuser un Etat qui n'existe plus parun peuple qui ne travaille plus que de voir les choses sous l'angle del'honnêteté. Celle qui permet de dire que les émeutes sont là, parce que lesgens ne travaillent pas, ne trouvent pas de travail et ne veulent pastravailler en même temps. Les Algériens savent qu'ils ne sont pas Marocains etqu'au lieu de travailler, ils préfèrent la notion de partager: la rente, lepétrole, la coopérative ou le temps qui reste. Dans les jacqueries algériennesde plus en plus nombreuses, il y a certes le fameux malaise, l'injustice, unwali trop libidinal, mais il y a aussi la mauvaise foi: à la protestation sejoint un peu trop vite le saccage qui se transforme en vol des biens d'autruipar la logique du bras, autant que l'Etat qu'on dénonce justement. Par la suite,l'Etat frappe parce qu'il n'a pas d'idées, les juges jugent parce qu'ils ont untravail, les émeutiers cassent parce que cela sent bon après et donnel'illusion d'avoir participé au novembre 1954.La presse algérienne, dans le beau rôle de son état célestea pris le pli depuis les printemps berbères ou les événements d'octobre de seranger du côté des casseurs et d'incriminer l'Etat. Pourtant, à la longue, toutle monde aura compris que c'était trop facile. Considérerle casseur comme un mineur sociologique non responsable de ses actes est uneexplication facile, et voir dans l'Etat une bande de malfrats incompétents, estune excuse tout aussi facile. Dans le tas, on oublie que les jacqueriesalgériennes sont dangereuses: elles ne sont une solution pour personne, ellesne doivent pas remplacer les partis absents, ni faire rêver de mouvementspopulaires révolutionnaires, ni faire croire à un changement possible par lesaccage insistant.Aujourd'hui, les «Jacques» cassent les édifices publicscensés représenter l'Etat, un jour ils casseront le reste, les maisons d'autrui,leurs propriétés et leurs épargnes. La petite classe moyenne algérienne, idéologiquementélitiste et généralement de gauche lorsqu'elle pense à proposer des solutions, etqui savoure trop imprudemment le spectacle de la défaite de l'Etat face à sapopulace, regrettera un jour sa compassion politique. Dans une émeute, il n'y apas que la révolte, mais aussi la violence dure. Dans la répression de l'Etat, iln'y a pas que la répression, mais l'impuissance de tous.A lire et à méditer cette définition dans l'Encyclopédie Universalis: «Jacquerie: Révolte paysanne qui affecta en 1358la région parisienne et principalement l'Île-de-France, le Beauvaisis et la Brie; la premièremanifestation eut lieu le 28 mai à Saint-Leu-d'Esserent.Principalement dirigé contre les nobles, le mouvement fut extraordinairementviolent: des seigneurs furent massacrés, des femmes violées, un enfant rôti vif.Surtout, les châteaux brûlèrent, les récoltes furent saccagées, le cheptel tué.La révolte fut cependant aussi brève que brutale. L'alliance de la bourgeoisieparisienne (...) ne procura aux jacques (...) qu'un soutien épisodique. LesParisiens subirent à Meaux un échec cuisant, cependant que la noblesseréformatrice (...) préférait obéir à ses intérêts et se dressait contre lespaysans: les jacques furent écrasés le 9 juin à Mello.Les bourgeois se détachèrent rapidement des paysans et se rangèrent aux côtésdu roi (...). Née d'une dépression économique amorcée depuis la fin du siècleprécédent, la jacquerie fut à certains égards une révolte de la misère et uneconséquence de la guerre de Cent Ans et de la peste noire. Mais elle futsurtout la contestation, par les petits possesseurs - et non par le prolétariatrural -, d'un système seigneurial de moins en moins adapté aux nécessités del'exploitation, alors qu'une longue stagnation des prix céréaliers privait letenancier de ses profits et incitait le propriétaire noble ou bourgeois àrenforcer ses exigences. Le mécontentement général contre la noblesse, consécutifà la défaite de Poitiers (1356), ne fit évidemment qu'aggraver le malaise ausein duquel éclata la jacquerie».
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Kamel Daoud
Source : www.lequotidien-oran.com