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Décès de Ahmed Gaïd Salah et équilibres politiques: Les cartes redistribuées '



L'enterrement du général de corps d'armée, vice-ministre de la Défense, chef d'état-major de l'ANP a permis de constater que l'Algérie a d'autres forces que celles investies de missions idéologiques et d'obligations politiques.Hier, tous, à l'intérieur comme à l'extérieur, ont vu qu'il n'y a pas que l'Algérie du «hirak» du vendredi qui existe. Il y a bel et bien celle de tous les autres, des foules immenses qui ont tenu à rendre le dernier hommage à Ahmed Gaïd Salah.
Hier, la capitale algérienne a connu des mouvements citoyens dignes de ceux qui avaient accompagné en 1978 Houari Boumédiène ou en 1992 Mohamed Boudiaf à leur dernière demeure, au carré des martyrs du cimetière d'El Alia, situé sur le bas-côté de la ville d'Alger, non loin de l'aéroport international.
L'histoire s'est répétée dans toute sa splendeur, sa stature mais aussi ses méprises, ses confiscations et ses dérives qui la consacrent comme référence indéniable des parcours des Etats et des peuples. Qu'on l'a aimé ou pas, qu'on l'a soutenu ou pas, le respect de son âme oblige à une halte de recueillement comme le veut notre religion. Il fait désormais partie des morts.
Hier, les images ont frappé les esprits les plus hostiles à l'unité d'une nation soumise à des pressions de manipulations insupportables -à la limite de l'indécence- qui visent sa décomposition. Cette séquence de l'histoire nationale de la fin de l'année 2019 s'écrit alors qu'en parallèle des réseaux sociaux virtuels veulent continuer de régenter la mauvaise foi pour qu'elle la noircisse de divisions et d'affrontements. Le temps des fake news a été hier emporté par cette réalité inouïe que -il est certain- personne n'a imaginée.
La dépouille du défunt Ahmed Gaïd Salah a été levée du palais du peuple sous les « Allah Ouakbar » et les youyous stridents comme aux temps difficiles où l'Algérie se devait de recomposer ses forces pour préserver son unité et sa cohésion.
Placé à bord d'un camion et entouré de militaires, le cercueil a traversé les grandes artères de la capitale débordant de citoyens qui y ont pris place très tôt le matin pour rendre hommage à celui qui a dirigé le pays pendant près d'une année avec une main de fer.
Un décès qui renverse l'ordre établi
Le plus impressionnant est que le cortège funèbre était suivi par des milliers de jeunes qui devaient courir pour pouvoir suivre la vitesse du véhicule. Les services de sécurité, tous corps confondus, ont été littéralement dépassés par ce flux humain qui voulait encadrer l'homme fort du régime et l'accompagner à sa dernière demeure. Ils ne peuvent qu'être jeunes pour avoir la force physique de courir toute cette distance entre le palais du peuple et le cimetière d'El Alia. Ils l'ont fait comme pour marquer ensemble le repos du guerrier.
Il n'est point permis de faire parler le «hirak» des vendredis au nom de toute une nation dès lors que le peuple qui est sorti le mercredi est tout aussi dense, sinon bien plus, et tout aussi imprégné de ce sentiment profond de vouloir changer les choses. Ce nouveau «hirak» au pas de course pour atteindre El Alia tenait en toute évidence à rendre hommage à un militaire qui s'est érigé en protecteur autoritaire des citoyens et des territoires. Tous ceux qui couraient hier tout en encadrant le cortège funèbre, donnaient l'impression d'être devenus orphelins suite à sa disparition. Ils refusaient de voir partir celui, qui d'aligner et de rompre les rangs au sein des casernes, a été nommé en 2016 par le président Bouteflika chef d'état-major de l'ANP pour, entre autres, contrebalancer des équilibres militaires commandés depuis l'indépendance par des généraux éléments de la fameuse promotion Lacoste. L'appellation se passe de commentaire notamment quand on sait que les luttes sournoises entre ce «cabinet noir» et les enfants de l'Armée de libération nationale (El Djeich El Watani Elchaabi) avec à leur tête le général Mustapha Beloucif qui en a payé un lourd tribut, minaient le système et gardaient l'Algérie en otage. Les foules humaines immenses qui ont amené hier Gaïd Salah à sa dernière demeure, voulaient aussi interpeller les consciences de ceux qui prennent le relais au niveau du Haut Commandement de l'armée. Elles veulent qu'ils n'oublient pas son élan imposant envers un homme dont les obsèques viennent renverser un ordre que des officines d'ici et d'ailleurs ont voulu instaurer pour brimer tout sentiment nationaliste et patriotique.
Le nouveau « hirak » et la recomposition des pouvoirs
Le décès de Gaïd Salah est venu rappeler des évidences citoyennes nationales que les puissances de ce monde veulent transformer en peuplades soumises à leur bon vouloir comme elles s'activent à le faire en Afghanistan, en Palestine, en Irak, en Syrie, en Libye et jusque dans les profondeurs du Sahel africain.
Les images de ces foules humaines en sueur entourant un leader militaire décédé n'ont jamais été vues nulle part ailleurs. L'on imagine mal le monde des puissants ignorer cette extraordinaire fresque animée par un souffle jeune emblème national en main, qui promet fidélité au serment de Novembre et au sacrifice pour l'Algérie. « Djeich chaab khawa khawa ouel Gaïd Salah echouhada ! », scandaient la foule tout au long du parcours et à son arrivée aux portes du cimentière. Non, il n'y a pas que les badauds qui ont accouru hier pour satisfaire leur curiosité de voir comment se passe l'enterrement de celui qui a incarné pendant près d'une année le pouvoir absolu menaçant toute voix discordante à sa feuille de route. Une véritable marée humaine a débordé dans tous les sens de l'artère principale du cimetière El Alia tenant absolument à encadrer la dépouille de celui qui a parcouru toutes les régions pour imposer son processus d'élection d'un président de la République. Il avait « habité » les écrans télévisuels pour s'adresser à un peuple divisé par des forces qui veulent absolument continuer à régner.
Le président de la République se devra désormais de compter avec ces soutiens indéfectibles à celui qui s'en est allé non sans provoquer une redéfinition des forces nationales. Abdelmadjid Tebboune qui a promis de «dialoguer avec le hirak» n'avait peut-être pas les indicateurs qu'il fallait pour comprendre qu'en le faisant il allait exclure de facto un autre mouvement populaire tout aussi pacifique et historique. Seule l'hypocrisie ou le manque de courage politique obligeraient à écouter uniquement les marcheurs des vendredis.
Fallait-il que Gaïd décède pour que les politiques comprennent que le «hirak» n'a jamais été représentatif du peuple dans son intégralité '
Eveil politique contre la force du «glaive»
Ceux qui sont sortis hier et dont le nombre était impressionnant, quand bien même ils seraient venus des casernes, constituent incontestablement cette force que des discours et des positions politiques parvenus ont voulu ignorer l'existence. Le départ définitif de Gaïd Salah impose une reconstitution des forces militaires et politiques qui devront désormais compter avec cette nouvelle démonstration humaine. Ceci, même si son remplacement par Saïd Chengriha semble répondre pour l'heure à des considérations d'équilibres entre des forces militaires qui continuent de privilégier la légitimité historique seule avec tout ce que cela comporte comme risque de confiner dans les casernes les compétences au rang de subordonnés éloignés de la professionnalisation et de la modernisation de l'armée. En parallèle, l'on constate que la crise nationale récente n'a pas permis l'émergence de leaders politiques capables de lui apporter les alternatives adéquates et équitables. Le Haut Commandement de l'armée ne devrait pas cependant en faire un subterfuge pour continuer d'investir le champ politique comme l'a fait Gaïd Salah. La lourdeur de ses responsabilités en ces temps de conflits ne lui laisse aucun répit. La séparation des pouvoirs ne devrait donc pas attendre la révision de la Constitution pour être consacrée. L'élection d'un président de la République est là pour l'affirmer et la préserver une fois reconnue. Le temps est venu pour que la classe politique, aussi affaiblie soit-elle, sorte de ses tanières pour affronter ce contexte en ébullition. La sélection des leaders se fera sur le terrain sur la base de preuves d'alternatives élaborées à la faveur de la négociation. «Ce qu'on obtient par le glaive, on le préserve par la négociation et la parole donnée», a dit Syphax à son fils comme l'a rappelé à juste titre le professeur Mohamed Bahloul dans l'édition du 18 décembre dernier. La négociation est, a-t-il souligné, «le socle qui maintient le pays en équilibre».
Le chercheur universitaire avait tenu à faire remarquer que «cet équilibre a été préservé contre tous ceux qui voulaient le casser par la violence en s'érigeant en rebelles irréductibles (...), on doit donc continuer à le préserver». Le président Tebboune est plus que jamais mis devant ses responsabilités de 1er magistrat du pays pour permettre aux opinions politiques de s'organiser pour s'exprimer librement et sérieusement sur l'avenir de l'Algérie, loin de la force «du glaive».
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