Comment décrire la faim dans un monde d'opulence ' Comment décrypter un pays et ses secrètes arcanes dans une atmosphère aux semblants ensoleillés alors que l'obscurité et la précarité règnent en maîtresses des lieux ' Mohamed Massen plasticien-installateur nous livre quelques états d'âmes sur le sujet, à travers une exposition-installation qui se tient du 20 avril au 6 mai 2013.
Le palais d'Ahmed Bey, empreinte Il nous fait la démonstration de sculptures, 'uvres peintes et installations au Centre de loisirs scientifiques de Didouche Mourad, placé sous l'égide de l'Etablissement Art et Culture. Le tout constitué de quelques unités de fûts de pétrole, une allusion à peine déguisée sous les oripeaux peints de notes de noir et de rouge, quelques cadres vides, déclinés en 'uvres moribondes, des pinceaux de badigeonneurs, disposés sur les encadrements vides. Ça et là, des personnages filiformes, faméliques parfois. Juste sur le côté, à gauche de la salle, un tas de sachets de pain, bleuis par la moisissure. Ils ont été réunis dans divers endroits par Mohamed Massen dans un allant écologique outré, faisant la dénonciation du laisser aller au gaspillage insolent. Le plasticien fou nous livre, pour cette fois, une exposition étrange, inodore, sans saveur et fortement incolore. Un choc émotionnel quand on connaît de ce bougre des envolées lyriques et fortement colorées à force de volumes et circonvolutions autant verbales que formelles. Mais qu'a donc pris ce plasticien fougueux aux couleurs intenses pour nous livrer ici, une exposition faite d'installations qui se veulent inscrites sciemment dans un parti pris investissant exclusivement la deuxième dimension avec un choix chromatique limité aux valeurs noires, blanches et un soupçon de rouge posé en tâche sur ces couvercles au message tellement évident qu'il s'atténue de lui-même dès le premier regard posé. Même les personnages sculptés se laissent percevoir comme des formes «écrites» sur des pages invisibles à ne voir que de face car perdant toute contenance si elles sont vues de profil. Les personnages de Massen, outrageusement créés sur un fil de fer monochrome ne ressemblent en aucun point aux figures faméliques de Giacometti qui, elles, avaient du corps et irradiaient de leur présence sur l'espace qui les entourait. Ce «glaneur» comme il se définit lui-même, laisse place à une exhibition toute réalisée dans un souci d'installation, cela dit les travaux exposés restent pour la plupart adossés aux cimaises du CLS, avec pour quelques unes d'entre elles des échappées vers l'aspect plastique pur et dur avec une succession de tableaux vides ou simplement ponctués d'un pinceau grossier, comme un message sur la fatuité de l'art et du langage qui l'entoure ici bas. Mohamed Massen, fils du Zakkar, amoureux transi de l'art contemporain, arrive sur le tard, sur la scène artistique, le moins que l'on puisse dire est que sa passion fulgurante l'a aidé à surmonter tous les retards au point où il devient une figure incontournable de l'art contemporain algérien. Cet autodidacte, juriste de formation expose depuis 1998, nombre de ses travaux surprenants entre peintures, sculptures de récupération et installations. Il se met à la critique d'art dans un quotidien national, préface des catalogues et donne des conférences. Dans ce parcours aussi modeste que qualitatif, il est récipiendaire de quelques distinctions bien senties comme le prix de la sculpture en 2000 de la Fondation Assellah, obtient la consécration d'avoir des 'uvres au Musée national de Bou Saâda et compte des travaux collectionnés en Algérie et en Europe. En 2004, il réalise «Abracadabrances», une exposition organisée au sein de la défunte galerie «Arts en liberté», dans le travail collectif, sa présence sera remarquée dans quelques quarante évènements ici et ailleurs surtout en 2003 lors de l'Année de l'Algérie en France, en 2007 lors de l'évènement Alger, Capitale de la Culture Arabe, et lors du 2e Festival Panafricain en 2009. Pour cette exposition aux valeurs éteintes, il semble admis que Massen, plasticien flamboyant, maniant son fer à souder comme un pinceau lumineux, laisse une 'uvre tonitruante par sa charge colorée et plastique, au grand dam de son épouse qui l'aide à éteindre les flammes accidentelles et les incendies malencontreux. L'ami Massen, les sourcils brûlés et les mains blessées trouvera toujours un mot pour se sortir du marasme de la situation. Ecorché vif malgré une mine intellectuelle. Il reste un artiste qui compte dans l'univers souvent blafard qui siège dans le milieu artistique national. Pour cette fois, il a opté pour des aphorismes sentencieux et des phrases d'artistes qui frisent un peu la redondance. Il dira à ce sujet dans sa présentation, le choix de la thématique de cette exposition en solo. «J'ai cherché la pertinence des formes et des attitudes alliées à une démarche gnomique, plastique et scripturale enrichissante, les sentences, maximes, proverbes, assertions et saillies étant au même titre que les subjectiles, le fruit d'une glane (livresque bien entendu !) assidue, rythmant le tempo de mon installation par la multiplicité et la profondeur de leurs résonances. La dérision qui imprègne mon propos restitue un reflet tantôt acide de notre quotidienneté dans tous ses états et parfois même dans toute la plénitude de ses écarts. Avec un zeste d'ironie et un soupçon de détachement, j'ai conféré à ma création un substrat allégorique et métaphorique brut de décoffrage». Le caractère brut de décoffrage apparaît justement un peu trop dans cette exposition qui nous fait vite oublier, par son caractère monochrome, la note de dérision voulue par son auteur, il y a fondamentalement la perception d'un message direct qui élimine la forme plastique, le texte étant en appui pour nous orienter plus que de nous faire rire ou réfléchir. En prenant le risque de limiter sa palette et de la restituer sur des éléments qui ne sont point charismatiques, car en effet des bouchons de fûts au-delà de la simple référence sur Sonatrach ne suffit pas à nous remuer les tripes. De plus, les encadrements vides avec pinceaux dédiés reste une idée bateau vue déjà en représentation. Ce qui nous fera dire dans un souci de prescription que la déontologie de l'artiste et sa sincérité lui jouent cette fois, un mauvais tour car l'exposition et la volonté de dérision tombe un peu à côté car elle a laissé le public dans l'expectative, c'est sans nul doute aussi une possibilité de succès de faire réfléchir le public. Dans ce chassé-croisé avec les concepts, Mohamed Massen laisse libre court à une curieuse alchimie dont il a pris le parti d'éviter aussi les poncifs et de s'auto parodier dans la facilité, reconnaissons-lui ce fait malgré une apparente tristesse du propos et de la représentation. «De faim... et d'ennui» reste une proposition esthétique de bon aloi, à découvrir même si les fans de la première heure peuvent être pris à contre-pied par cet allant nouveau voulu par le plasticien. Sur quelques huit grands panneaux dédiés, Massen nous livre sa vision des choses, une vision intégrée sur les murs et sur des sculptures filiformes, il partage avec nous un regard noir, rouge et blanc, sans fioritures, direct, dont le message reste conscient et engagé. Pour cette fois, Mohamed Massen, mécanicien enjoué des formes les plus limpides et les plus abruptes se veut très sérieux, prenons ce parti d'aller avec courage découvrir son regard pointu et constater son engagement pour un monde meilleur, et une meilleure appréciation des arts sous nos cieux. Il a joué son rôle d'artiste, faisons le nôtre, soyons bon public. Exposition visible et entrée libre au 5, rue Didouche Mourad, ce sera jusqu'au 6 mai prochain.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Jaoudet Gassouma
Source : www.lnr-dz.com