Projeté aux dernières RCB (21-26 septembre), Derwisha, premier documentaire de la journaliste et reporter Leïla Berrato, co-réalisé avec Camille Millerand, raconte le vécu d'une trentaine de migrants installés dans la même demeure dans un quartier de la périphérie algéroise. Les coréalisateurs ont filmé les moments de frustration, de désespoir mais aussi de rires, de cette "famille recomposée", qui attend de rejoindre l'autre rive de la Méditerranée.Liberté : Dans votre travail journalistique, vous avez consacré plusieurs reportages aux migrants, leur quotidien, leurs arrestations... À travers Derwisha, projeté aux dernières RCB, vouliez-vous donner davantage de visibilité à leur situation en Algérie '
Leila Berrato : L'idée était de raconter autre chose que ce que je fais habituellement dans mon quotidien de journaliste, pour deux raisons. Du fait de leur situation administrative, on raconte continuellement les histoires et les malheurs de ces personnes-là. On ne fait que ça parce que ça fait partie de notre métier. J'aime beaucoup mon métier, mais il se trouve qu'avec ces personnes-là, j'avais envie de raconter autre chose que les malheurs.
Camille Millerand, qui est le coréalisateur du film, et moi-même, voulions raconter des choses joyeuses et intéressantes. On voulait partager les émotions qu'on avait eues avec ces gens-là quand on les avait rencontrés. On s'est dit que le meilleur moyen était de réaliser un film. Et la preuve, je ne me vois pas faire un reportage journalistique sur un père qui fait réciter à sa fille les tables de multiplication.
Dans ce film qui montre un groupe de migrants reclus, à l'abri du regard des Algériens, la question du racisme reste quelque peu éludée. Est-ce que c'était un parti-pris '
Bizarrement, les personnes qu'on a filmées ne nous en ont quasiment pas parlé pendant tout le tournage. Alors que c'est quelque chose dont elles nous parlent régulièrement, mais pas pendant qu'on filmait. Je pense que finalement, la question c'est celle du rapport à l'autre et la case dans laquelle on le/la met, la façon dont on aimerait qu'il/elle se comporte en oubliant que c'est un humain et qu'il a le droit de faire ses choix et de mener sa vie comme il l'entend..
Sous le mot "migrant", que nous utilisons au quotidien, il y a plein de gens différents avec des histoires différentes. Il y a des Camerounais qui font trop de bruit, une Ivoirienne qui n'accepte pas cette situation. Il n'y a pas un seul migrant ou une seule histoire de migration. De la même manière, il y a une case dans laquelle on met les Algériens. Et c'est la même chose finalement, l'Autre. La problématique du racisme est une problématique universelle. Effectivement, les gens vivent des discriminations, et cette maison ne serait jamais louée à des Algériens.
Personne n'accepterait de vivre dans une maison sans toit et où il y a seulement un seul robinet. La difficulté est que ces personnes étaient là parce qu'elles avaient du mal à trouver un logement, compte tenu de leur situation administrative. Ceci dit, en même temps, il y avait des gens qui étaient suffisamment solidaires. Quand il y avait des coupures d'électricité, c'était chez les voisins qu'ils rechargeaient leurs téléphones. Pour répondre directement à la question, ce n'est pas tellement qu'on a fait le choix de ne pas le traiter, mais pendant le tournage il n'y a pas eu ces moments où on se dit "C'est du racisme", ou "Les Algériens sont méchants".
Le film dépeint une sorte de ghettoïsation. D'ailleurs, il n'y a pas beaucoup de contact avec les Algériens...
Pour le film, c'était un choix spatial. On voulait faire un film dans la maison. Il y a un contact avec les Algériens qu'on voit un petit peu. Par exemple sur le chantier, ou quand les gens vont faire leur courses. Si on ne le voit pas, ce n'est pas parce qu'il n'y en a pas. Certes, il n'y en a pas beaucoup, ce n'est pas quotidien, mais c'était un choix cinématographique. On voulait filmer le périmètre de la maison, c'est ce qui réduit le nombre d'interactions dans le film.
D'ailleurs, plusieurs plaintes du voisinage concernant le bruit et les soirées organisées par les migrants ont contraint le couple avec enfant de quitter ce lieu.
Oui le couple s'est installé dans un autre quartier d'Alger. Là-bas, ils ont réussi à trouver un logement qu'ils partageaient avec deux autres personnes. Ils n'étaient plus trente comme dans leur précédente cohabitation, mais seulement quatre. Ça ne s'est plutôt pas trop mal passé pour eux, jusqu'à ce que les autorités algériennes mettent en place des opérations d'arrestation et d'expulsion de migrants subsahariens.
La conséquence de cette pratique au quotidien, était des arrestations de personnes dans la rue. Le couple s'était installé dans un quartier extrêmement périphérique, et pour aller travailler il fallait qu'ils prennent plusieurs bus. Cela a augmenté leurs chances de se faire arrêter. Ils ont encore changé de quartier, et ils ont fini par se séparer, c'est-à-dire que lui est toujours en Algérie, mais sa compagne et leur petite fille se sont installées en Mauritanie. L'idée pour eux était de travailler plus facilement, parce que le contexte mauritanien permet d'exercer un métier avec moins d'obstacles pour un migrant que dans le contexte algérien, ou même marocain d'ailleurs.
Entretien réalisé par : yasmine azzouz
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Yasmine AZZOUZ
Source : www.liberte-algerie.com