Alger - A la une

Creusons encore !



La mort, inexorable et incorruptible, rôde partout. Elle est dans les villages, les villes et les chaumières. Elle ne choisit pas ; elle ne fait pas de quartier ; elle vise toutes les échelles sociales ; elle ne s'embarrasse pas des âges ; elle se frotte les mains, une fois la proie trouvée. Je ne peux entamer ma chronique autrement. Je conjugue, certainement, le macabre ; mais c'est au-dessus de ma volonté.Les réseaux sociaux n'arrêtent pas de faire dans la rubrique nécrologique. Des affichettes, autre moyen de communication, sont légion sur les murs de ma ville. J'ai la tremblote, quand j'entends mon téléphone sonner. J'ai peur de la phrase fatidique : « J'ai une mauvaise nouvelle. » Les sms font aussi ce sale boulot. Malgré cela, le corps social ne réagit pas. Il ne bouge pas le petit doigt. Il y a une fête ! Allons-y gaiement. Partageons ce bon couscous dans des garages transformés, pour l'occasion, en cantine collective. Et hop, le maudit virus se met à l'?uvre. Et hop, le test est positif. Et l'hôpital qui n'en peut plus. Et les médecins qui n'en peuvent plus. Nom d'un chien errant, qu'est-ce que ce laisser-aller dans l'inconscient collectif ' Comment nommer ce déni face à une maladie mortelle '
Les hôpitaux n'en peuvent plus, c'est de notoriété publique. Le corps des soignants n'en peut plus, un grand nombre parmi eux ont payé le prix de l'inconscience sociale. Quand on perd un cardiologue, de près de cinquante ans d'expérience, c'est une université qu'on a perdue. Il faut combien de temps pour le former ' Dix ans ' Plus ' Le « ghachi » n'arrête pas de s'inventer des faux-fuyants, pour éviter le masque. Pour tromper la distanciation. Pour cultiver le déni dans leur petite tête. Je les vois dans les rues, traîner leur ennui, comme si la situation sanitaire était normale. Bien sûr, je ne dois pas incriminer le seul citoyen ; la puissance publique a un rôle déterminant à jouer. Un algéro-désespéré, comme moi, m'a fait cette réplique : « Qu'est-ce que tu viens m'ennuyer avec ta puissance publique ' Elle n'est même pas capable de se protéger elle-même ! » Bien sûr, il est fait référence au président de la République, qui a chopé ce satané virus. J'avais beau lui expliquer que le Président américain l'a chopé ; il n'en démord pas. Je suis algérien, dit-il, je m'occupe des affaires intérieures de mon pays ; je ne fais pas dans l'ingérence. Il m'a cloué le bec. J'ai tenté, encore une fois, de le convaincre que la « Dawla » se doit de réagir, d'abord par une communication efficiente, ensuite par des mesures appropriées, même si elles sont coercitives. Il me reprend rapidement : « Es-tu sûr que le Président a eu le corona ' Et si c'était une autre maladie ' As-tu lu les communiqués de la présidence ' Du laconisme ! Que la puissance publique maîtrise, d'abord, sa communication ; ensuite, on en reparlera. Pour le moment, contente-toi de compter les morts... »
Je n'avais plus de répondant. Mon interlocuteur est convaincu de son fait. Personne ne peut lui faire entendre raison. Qui peut l'obliger à porter un masque ' Je reste convaincu que c'est du ressort de la puissance publique. J'ai, du reste, entendu des histoires abracadabrantesques. Selon la rumeur publique, le fameux « on », passe-partout, la police serait en train de verbaliser des automobilistes, pour défaut du port du masque. Je n'y ai pas cru. Puis, le « on » est revenu à la charge. Si, la police verbalise. Un million ! Brika, me disait le « on ». Comme la communication officielle ne dit rien, j'utilise, à peine, le conditionnel. Je me dis qu'il n'y a pas de fumée sans feu. Surtout quand le « on » me dit : « J'ai vu ça de mes propres yeux. » Comme s'il pouvait voir d'ailleurs ! Pardon, cette phrase est mise pour la frime. Vous pouvez la barrer, la sauter ou la gommer. A votre guise !
Fatalement, je vais spéculer. Il n'y a pas de communication officielle sur notre peur panique. Si c'est vrai, ce n'est pas très normal. Puis, pourquoi ne pas verbaliser les passants et les passantes ' C'est la seule alternative pour que le citoyen récalcitrant mette un masque. Toucher au portefeuille est une solution. Qu'on se rappelle du port de la ceinture de sécurité ! Personne n'en faisait cas, moi en premier. Il a fallu que la puissance publique utilise la coercition pour que les conducteurs mettent la ceinture, comme un réflexe ; moi, en premier. Parce que le permis pourrait sauter quelque temps. On a omis la ceinture de sécurité des passagers arrière ; c'est dommage !
Les chiffres du Covid-19 s'emballent. Ils sont en augmentation au quotidien. Il faut arrêter le massacre. Pour le moment, il n'y a pas de vaccin, ni de traitement curable. Il faut, par conséquent, passer à la prévention.
Laquelle ' Pour le moment, il n'y a que les barrières sociales. Comme celles-ci ne sont pas respectées par le citoyen, il faut agir. Et vite ! S'il faut confiner, il faut le faire. Curieux, on confine à moitié. Un couvre-feu à 20 heures n'est pas la solution. L'Algérien n'a pas de vie nocturne, ni à Alger, ni ailleurs. Pourquoi ouvrir les magasins non indispensables jusqu'à 15 heures ' Le virus a eu toute une matinée ample, comme l'indécision de la puissance publique, de frapper au jugé. On ferme ou on ouvre : il n'y a pas de demi-mesure ! Il y a bien des exemples à travers le monde. Prenons l'exemple de l'Allemagne, un pays qui a réussi sa gestion de l'épidémie. Du reste, c'est le seul pays européen à avoir mis en place une stratégie pour vacciner, sans difficultés, le jour J. L'Algérie a-t-elle pensé à cette problématique, au moment voulu '
Je crains le pire. Les spécialistes du monde sont d'accord pour dire que le vaccin sera prêt dans quelques mois. Sommes-nous prêts à l'acheter, à le stocker dans des conditions idoines (à moins de 70 degrés) et à vacciner la population ' Je crains le pire. Surtout quand je vois que le vaccin antigrippal est fourni en quantité minime. Il faut que le ministre de la Santé prenne la parole et explique au peuple ce qu'il se passe. Il est de sa responsabilité historique de faire de la pédagogie sociale. Wella on revient à un de ses prédécesseurs qui affirmaient que nous avions des hôpitaux équivalents aux hôpitaux américains.
De cette manière, nous poussons un âne mort. Nul n'est dupe ! Il faut nous brosser la réalité réelle. Rien d'autre ! Sinon, prenons nos pelles et creusons ! Creusons encore !
Y. M.
P.?S.?: cette chronique est dédiée à la mémoire du docteur M'hamed Belbouci, cardiologue à Tizi-Ouzou.
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