Alger - Revue de Presse

Couscous quand tu nous tiens...



Le dernier Algérien colonisé n'a qu'à peine 46 ans. Le premier, celui qui pêchait calmement au port de Sidi Fredj, au moment de la prise d'Alger a, quant à lui, 178 ans. Ce dernier a vu les Turcs partir en urgence pour s'occuper de ce qui restait de leur empire, avait compris que vendre du blé était porteur de problèmes quand on n'a pas une vraie armée, que faire la prière cinq fois par jour n'arrêtait en rien l'invasion de l'église romaine et que les éventails étaient des outils blessants qu'il faut éviter de manier en dehors de l'aération. Il décida alors de résister aux nouveaux arrivants en créant une armée monétairement viable, de faire du blé le signe du deuil national et du couscous un plat mortuaire, de prier plus pour augmenter ses chances de réussite et d'occuper la montagne pour se rapprocher de Dieu. Dieu l'a entendu et a gratifié sa descendance 124 ans plus loin, d'un commandement génial «fais la guerre, tu auras la paix».

L'Algérien a donc fait la guerre pendant sept ans et s'en est sorti avec beaucoup de morts, beaucoup de blessés, beaucoup de veuves et d'orphelins, en plus d'un pays linguistiquement déséquilibré, scolairement européanisé et des rues. La rue étant devenue un signe du colonialisme, le dernier Algérien colonisé, héritier du flambeau de la guerre, a donc décidé de la faire disparaître et de réfléchir ensuite à son remplacement. Il y jette ses immondices, s'y dispute, salit les murs, crache sa chique sur les trottoirs, place des dos-d'âne là où il peut, crève la chaussée, met à la place des parcmètres des hommes libres avec un bâton à la main et un sifflet dans la bouche, mais conserve le couscous comme signe de résistance à sa propre succession en introduisant le petit lait. Il construit des maisons dans des centres de gravité pour tourner autour, des immeubles sur des terres agricoles pour s'obliger à importer de quoi manger, des écoles trop éloignées pour ne pas être vues des enfants, des routes encombrées par le crédit véhicule, et des stations de dessalement d'eau de mer pour arroser les trottoirs à la place des arbres. Il s'est multiplié à l'infini pour poser problème aux comptables de l'Etat et à tous les modes de gouvernance.

L'Etat, étant une succession d'anciens Algériens colonisés, a remplacé les bras par les Chinois en réintroduisant les Turcs, les arbres par les poteaux électriques, les rues par des camions à bennes, l'armée par des puits de pétrole, l'oxygène par le gaz et l'argent par des banques étrangement étrangères. L'Etat a inventé des programmes quinquennaux qui durent des décennies, des usines qui ferment avant leur durée de mort, mais a tenu à ce que l'Algérien ne manque aucunement de couscous comme signe de solidarité populaire, puisqu'en fin de compte l'Etat est véritablement populaire. Alors l'Etat importe du blé en quantités suffisantes, sème le désordre dans la pomme de terre par nécessité urbanistique et offre au dernier Algérien colonisé un départ sans retour à travers mer et radeau de fortune, en s'assurant que le couscous demeure le seul lien avec le pays.

Si l'Algérien n'avait pas connu le couscous, il n'aurait donc pas produit de blé et n'aurait pas été colonisé par sa propre surproduction. Au lieu de faire donc le procès de la responsabilité des Turcs dans le coup de l'éventail, nous ferons mieux de faire celui du couscous et de ceux qui l'ont créé. De ceux qui perpétuent sa tradition dont on pense qu'elle est religieuse. Faussement d'ailleurs et l'on continue à croire que manger des pâtes ou du poisson, un vendredi, serait le signe de la «mécréance».


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