Universités closes. Résidences universitaires closes. Close, une année d'efforts, de sueur, de conflits, d'incompréhensions. De stress et peut-être aussi de joie pour certains. Certains étudiants ont fini leur parcours du combattant pour en entamer un autre, celui de la vie professionnelle. C'est selon. Les plus chanceux, ceux qui ont travaillé plus que d'autres se voient attribuer une bourse à l'étranger. Ceux-là, considérés parmi les meilleurs, entrent dans le pipe du recrutement indirect sous forme d'amitié entre les peuples et d'échanges culturels entre les nations. Il est peu probable qu'ils reviennent un jour au pays. Ils feront partie de cette immigration positive tant souhaitée par la France. La coopération Nord-Sud est à ce prix mais individuellement ils ont réussi. Tant mieux pour eux. Les autres, ceux qui ont moins bien travaillé commenceront par savourer leurs diplômes, le fêteront même comme une délivrance et finiront par ouvrir les yeux sur une réalité qui leur fera regretter la fin de la vie universitaire. En 2006, ils étaient 107.027 diplômés de graduation, selon les chiffres officiels, toutes régions confondues, lancés sur le marché du travail; l'équivalent d'une armée. Après leurs sorties, une fois que le rideau tombe et que les cérémonies officielles soient terminées personne ne se soucie de ce qu'ils vont devenir. Certains se feront recruter car bénéficiant d'un réseau familial ou amical. D'autres se feront recruter en faisant appel à un réseau de bakchich, de plus en plus étendu et plus sûr. Le reste ira vers de petits métiers sous-qualifiés, ou ira grossir les chiffres du chômage. Il n'est pas rare d'en rencontrer qui se convertissent en chauffeurs de taxi dans le meilleur des cas, ce qui n'est pas dégradant en soi, mais qui nous interroge sur le gaspillage des ressources humaines. 58 établissements entre universités, centres universitaires, instituts nationaux, écoles, instituts spécialisés et annexes universitaires. 27.264 enseignants dont près de 15.000 impliqués dans des projets de recherche, des post-graduant, un personnel de soutien de différents grades et de différentes qualifications, des bâtiments, des projets de construction, des budgets en augmentation, des accords programmes, des déplacements dans le pays et à l'étranger, des conférences régionales, nationales, internationales, des textes de niveaux hiérarchiques déférents, des chefs et des moins chefs, pour 107.027 diplômés de graduation. De combien de diplômés a besoin le pays? Qui sait? Dans quelles filières? Qui sait? Comment un petit pays comme la Tunisie réussit-il à produire plus de diplômés avec beaucoup moins de moyens? Qui sait? Comment ce pays réussit-il à faire certifier les formations d'ingénieurs et les hisser au niveau européen? Qui sait? Effectivement qui devrait savoir? On sait au moins que l'Algérie, au sortir de la «guerre longue» vers l'«autre guerre», comptait à peine 2.725 étudiants toutes filières et tous sexes confondus pour 298 enseignants; l'équivalent d'une petite faculté de nos jours. En 1963, l'Université algérienne a produit seulement 93 diplômés dans un pays qui aspirait à voir tous ses enfants faire des études. Le rêve de la génération d'alors était de faire des études et même les cadres non diplômés de l'époque qui avaient une préférence particulière pour le Droit ou l'Histoire s'empressaient de s'inscrire en cours du soir pour décrocher un diplôme. Une revanche contre l'Histoire. Il y allait de la survie de l'Etat et de celle de ses institutions naissantes. La survie de l'Etat dépend-elle aujourd'hui des diplômés, ou alors le pays s'est-il trouvé la vocation de tout importer y compris des cadres? Il faut commencer à y réfléchir sérieusement. Et y répondre très vite. Il faut ensuite trancher sur ce que l'on veut faire d'une Université qui n'a pas de revues scientifiques dignes de ce nom et qui n'accepte que les publications dans des revues étrangères de dimensions internationales pour le passage de grade. Paradoxe. Où le débat n'est concentré qu'autour des questions salariales, de logement et de primes réduisant l'enseignant à un mendiant éternel de ses droits et le personnel de soutien à une association de sous-êtres. Réduisant l'étudiant à tricher pour parvenir à un diplôme qui ne veut plus rien dire parce que les conditions pédagogiques qui font un diplôme et un diplômé ne sont pas réunies. Parce que le marché du travail s'est fermé aux diplômes nationaux. Parce que l'Université est close pour raison de santé, agonisante pour raison de silence général. Parce que les vrais débats ne sont pas de mise. Il n'y a pour s'en convaincre qu'à se pointer devant un organisme recruteur qui a le choix entre plusieurs diplômés pour un poste d'agent de sécurité pour les garçons ou d'hôtesse d'accueil pour les filles. Et voir l'immense file devant la porte. Voilà à quoi ont été réduits les jeunes Algériens après avoir traversé toutes les barrières de l'enseignement et une adolescence qui aurait pu se terminer en beauté. Il n'y a, pour s'en convaincre, qu'à demander à ceux qui se sont volontairement exilés ce qui les a attendu comme carrière parfois à un âge où nombreux doivent partir en retraite. Et de s'interroger pourquoi sont-ils partis? Pourquoi et qui ont-ils fui? Pourtant ce ne sont ni les compétences ni les bonnes volontés qui manquent. A l'instar du pays, l'Université manque de croyance, de rêves. La suite viendra de toute évidence. La suite, c'est de faire en sorte que le rêve d'indépendance devienne réalité et d'entamer la course qu'entament les nations qui se respectent quand le danger de mort risque de les atteindre et d'atteindre ce qu'elles prétendent détenir comme valeurs. C'est de courir vers le progrès pour fuir ce danger. Et comme il n'y a rien à attendre d'en haut, il faut peut-être commencer par regarder en bas et reprendre le chemin, le seul. Celui de la course vers une vraie indépendance.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Ahmed Saïfi Benziane
Source : www.lequotidien-oran.com