
La question que m'adresse ce journaliste, pour les besoins d'un reportage sur le drame subi par les malades ayant un cancer (*), a le mérite de la clarté : «De nombreux observateurs nationaux estiment que la santé n'est plus un droit garanti en Algérie, eu égard au manque flagrant d'infrastructures et d'équipements pour la prise en charge des malades en Algérie, notamment les cancéreux. Pensez-vous que la corruption est l'un des éléments qui ont contribué à cette situation d'absence de prise en charge médicale 'Ma réponse est la suivante. En fait, la question de l'accès aux soins en Algérie se pose surtout pour les citoyens les plus démunis et les classes moyennes, car les nantis – dont les gens du pouvoir et au pouvoir – n'ont aucun problème pour obtenir des soins que ce soit en Algérie, à l'étranger, principalement en France et en Tunisie. Ces «nantis» n'ont aucun problème financier pour se payer les soins qu'ils veulent, et pour les plus «chanceux» d'entre eux, c'est la CNAS qui reçoit l'ordre de financer : l'argent des 5 millions d'assurés sociaux sert quelques centaines de privilégiés de la «nomenklatura» ! En fait, nous sommes en face de profondes inégalités face à la maladie, inégalités qui ne cessent d'exploser d'année en année. Dans le secteur des soins médicaux, la corruption est malheureusement florissante, à l'image de tous les autres secteurs, non pas que le ministère de la Santé et ses démembrements dans les wilayas n'aient pas suffisamment d'argent pour assurer des prestations de qualité pour tous, bien au contraire, les budgets alloués sont faramineux. Il est certain que la corruption généralisée dans le pays favorise le retour de la grande pauvreté et de toutes sortes de marginalisations sociales, avec pour conséquence une offre de soins inappropriée et inégalitaire.
Mais prenons garde à ne pas établir de mauvais «diagnostics» : l'accès aux soins pour tous ne souffre pas d'un manque d'infrastructures et d'équipements. Les infrastructures existent, et même en doublons dans la plupart des wilayas, on a même trop construit ; quant aux équipements, l'Algérie dispose d'un énorme parc mais là aussi, les bons choix n'ont pas été faits, et n'importe qui fait n'importe quoi, la régulation et la planification sanitaire n'existant plus.
Détresse des malades les plus défavorisés
Et le journaliste de revenir à la charge avec une deuxième question essayant de faire le lien entre le calvaire des malades, proie de ce « monstre plus insatiable que la guillotine» qu'est le cancer, et «les scandales de corruption qui se suivent en Algérie, à leur tête ceux liés à Sonatrach et à l'ancien ministre de l'Energie Chakib Khelil.
Selon vous, combien de centres de prise en charge du cancer en Algérie auraient pu être construits avec cet argent dérobé dans les caisses de l'Etat '»
Je considère que «la question posée comme ça, j'aurai une première réponse primaire : des dizaines de centres anticancéreux ! Mais là aussi, la prise en compte des malades atteints de cancer ne se résume pas à la construction de centres spécialisés, car le plus grave, à ce jour en Algérie, c'est qu'il n'y a pas d'étude sérieuse sur la problématique de cette maladie, et ça ne semble pas être la préoccupation des pouvoirs publics. Hormis la détresse des malades les plus défavorisés, relayée par quelques timides associations d'usagers, l'Algérie ne dispose pas à ce jour d'un plan national anti-cancer sur le moyen et le long termes, et donc les solutions proposées ici et là , un peu par n'importe qui, c'est du n'importe quoi.»
Puissants lobbyes et plusieurs milliards de dollars chaque année à la clé
Sa troisième et dernière question s'adresse au «militant contre la corruption».
Avez-vous eu des informations ou des dossiers liés à la corruption dans le domaine de la santé ' (Equipement médical, médicaments, gestion de budget ministériel ou de structures de santé, etc.).
Ma réponse est la suivante : «Le secteur public de la santé bénéficiant d'énormes budgets pour les investissements et les équipements, est gangréné par la corruption : aucun marché n'échappe à ce fléau, et tout le monde se sert au passage pour le plus grand «bonheur» de quelques importateurs corrupteurs et des grandes firmes internationales qui déversent toutes sortes de matériels sur le marché algérien. Très souvent, on utilise le prétexte de l'urgence pour avoir recours systématiquement au «gré à gré» dans la gestion des marchés publics du secteur. Si la Cour des comptes et l'Inspection générale des finances notamment venaient sérieusement à enquêter sur le secteur, beaucoup de hauts fonctionnaires, de gestionnaires et de «techniciens», tous grades confondus, seraient passibles des tribunaux. Pour le médicament, c'est encore pire : la facture à l'importation ne cesse de grossir, et les inégalités face à l'accès aux médicaments pour tous ne cessent de prendre de l'ampleur. Le secteur de la santé – public et privé – est l'otage de puissants lobbyes qui ont entre les mains chaque année plusieurs milliards de dollars. Ces «preneurs» d'otage ont de puissants relais et hommes de main au sein du pouvoir, ce qui explique l'impunité totale dont ils jouissent.
La question qui mérite d‘être posée est la suivante : comment réorienter l'énorme manne budgétaire allouée à la santé vers les véritables besoins en soins de la population en tous points du territoire et libérer cet «otage» des mains de ses «ravisseurs» que sont les lobbyes cités plus haut ' La réponse est dans les capacités de la société dans son ensemble à s'impliquer durablement dans le combat contre la corruption. Ces capacités existent-elles ' Seul l'avenir nous le dira.»
(*) Lien du reportage publié :
http://www.rue89.com/2013/09/24/algerie-si-as-cancer-relations-meurs-246008
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Djilali Hadjadj
Source : www.lesoirdalgerie.com