Alger - Revue de Presse

Conflit d’idées, justice et idéologie



Conflit d’idées, justice et idéologie La crainte de nouvelles façons d’être et de penser ou, plus généralement, de nouvelles visions du monde, surgies librement (bien qu’après accumulation de savoir et d’expériences), fait réagir, dans une sorte d’alliance tacite, des forces de tous bords qui tirent profit de la stagnation et qui se croient en droit de réguler seules, dans ses conditions, la vie avec ses petits mouvements de langueur. L’intellectuel et l’artiste, libres, plaçant l’homme au centre de leur préoccupation, n’hésitent devant aucune voie ni mouvement dans ce qui leur paraît nourrir en lui la liberté et l’élargissement de la conscience.Or, partout, des forces ont peur de cette liberté, et d’autres craignent que l’on échappe hors de la conscience qu’elles veulent qu’on ait du monde. Dans le monde arabe, ces deux types de forces peuvent être incarnés par les régimes en place et les mouvances islamistes rétrogrades (salafistes surtout). Leurs actions se rejoignent dans le harcèlement des intellectuels tournés vers le progrès et dans la mobilisation contre eux de groupes fanatisés ou à leur solde. En Algérie, leurs intérêts furent, de fait (ou involontairement), si proches un moment au sujet du sort à réserver aux intellectuels et artistes qu’on s’était longtemps demandé qui des deux a tué Tahar Djaout, Abdelkader Alloula, Djillali Liabes ou Matoub Lounes, par exemple. Ces derniers jours, en Egypte, la polémique, pimentée de menaces réciproques de poursuites judiciaires, entre le prédicateur islamiste Cheikh Youssef El Badry et des intellectuels et journalistes de renom, nous rappelle, nous Algériens, que des drames peuvent survenir, quand ils ne sont pas déjà programmés, de ce genre de tensions rendues ainsi publiques. Et on ne ferait pas figure de naïf ou de vierge effarouchée si on prenait au sérieux l’argument que choisit (en bonne ou mauvaise foi, qu’importe!) le romancier et journaliste de Akhbar el Adeb, Gamal El Ghitani, pour riposter, s’il le faut, en justice contre l’attaque faite par le prédicateur qui compte saisir la même instance: «...dénigrement public des intellectuels et mise en danger de leur sécurité en galvanisant contre eux des forces hostiles à la pensée libre et à toutes les visions (et représentations) progressistes de la société, ceci rendant possible que des fanatiques religieux s’en prennent à moi ou à l’un de mes confrères...» Les intellectuels et artistes égyptiens ont payé, tout au long de l’histoire moderne, le prix fort sur ce terrain. On citera là seulement que des poètes populaires tels que Fouad Haddad et Fouad Nagm ont connu les geôles des régimes précédents, que M. Gouda fut assassiné et N. Mahfouz blessé, successivement, par des fanatique religieux, et enfin que le professeur en philosophie islamique Nasser Hâmed Abou Zeyd fut séparé de sa femme par une décision de justice (le même prédicateur Youssef El Badry aurait été derrière cette affaire aussi). L’information dont nous disposons rappelle que le conflit a pris une extrême tension après que la justice égyptienne eut condamné le poète Ahmed Abdel Mo’ty Higazi à verser l’équivalent de 3.500 Dollars à El Badry qui avait introduit une plainte en justice contre lui sous l’accusation d’insulte et de diffamation. Le prédicateur apparemment encouragé par le verdict semble aujourd’hui déterminé à engager des poursuites judiciaires contre huit autres intellectuels et journalistes, dont, les plus célèbres, Gamal El Ghitani(romancier) et Gaber Ousfour (critique et ex-président du Haut Conseil de la Culture), pour, dit-il, avoir qualifié les poursuites qu’il introduit en justice de scandaleuses et participant de l’inquisition. Les intellectuels, quant à eux, soutiennent publiquement que les idées exprimées par Youssef El Badry sont en contradiction avec la liberté d’expression et encouragent l’esprit salafiste. Voilà donc un conflit qui, par-delà une question de droit, se trouve sous-tendu par un problème de visions idéologiques. On me dira pourtant qu’il n’y a plus d’idéologie en cours. Alors, les forces en présence dans le pays chercheront-elles -tout en niant, ou en taisant l’idéologie- à instrumentaliser ses acteurs ? Et la justice pourra-t-elle, si elle venait à être saisie, se prononcer dans les limites strictes du droit, c’est-à-dire sans succomber à la tentation de mettre sur la balance le poids des deux discours dominants: l’un islamiste, l’autre sécuritaire, et sans considérer l’impact qu’aura ici ou là sa décision?
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