Là-haut, dans mon trou perdu en montagne, là où il n'y a ni route, ni eau courante, ni électricité, j'ai décidé un jour de me débarrasser de certaines choses encombrantes, et comme il n'y avait pas de ramassage des ordures, j'ai décidé de brûler tout ça.
J'ai rassemblé toutes ces vieilles choses, j'en ai fait un tas que j'ai arrosé avec un peu d'essence et j'y ai jeté une allumette. Le tout s'embrasa très vite, donnant un feu joyeux et crépitant, qui fumait beaucoup. Au bout de deux minutes, j'entendis un vacarme assourdissant venant du ciel, et se rapprochant de plus en plus, en levant la tête, je vis une nuée d'hélicoptères, j'ai d'abord pensé à des hélicoptères de l'armée, soutenant un ratissage ou s'en allant bombarder des caches de terroristes salafistes quelque part en montagne. Mais quand les hélicos se sont rapprochés, j'ai bien vu qu'ils n'avaient pas le camouflage vert kaki des hélicos militaires algériens, et qu'au contraire, ils étaient teints de couleurs flamboyantes, bariolés, et frappés de logos, je distinguais les logos de plusieurs chaînes de télé, d'information ou généralistes, France 2, Itélé, BFMTV, CNN, France 24, Al Arabiya, jusque-là, je me disais que c'était tout à fait anormal, que ces hélicos devaient sûrement emmener des journalistes couvrir un évènement important et qu'ils ne faisaient que passer, mais soudain, j'aperçus un hélicoptère portant le logo d'Al Jazeera, je me dis que ça C'EST PAS NORMAL, cette chaîne a été interdite en Algérie depuis longtemps (une des rares décisions de Boutef avec laquelle j'ai été d'accord), mais après quelques secondes de réflexion (…) j'ai alors compris que cet hélicoptère était entré illégalement dans l'espace aérien algérien profitant de la zone d'exclusion aérienne instaurée par les forces de l'Otan alliées à nos voisins jadis «frères» qui sont tombés depuis longtemps dans la fosse islamiste obscurantiste. Les hélicoptères, arrivés au-dessus du feu, commencèrent à décrire des cercles autour de celui-ci, je voyais les cameramen filmant à travers les portières, ils semblaient s'intéresser au feu, à mon feu, ce qui commença à m'irriter sérieusement. Ils finirent par atterrir non loin de ma cabane, et se dirigèrent vers moi, caméras sur les épaules, micros tendus vers ma bouche restée ouverte d'étonnement. Je ne comprenais rien, je ne parvenais pas à distinguer leurs paroles, ils étaient excités, euphoriques, ivres de joie. Ils m'adressaient la parole, il était clair qu'ils me posaient des questions, je comprenais aussi que ça parlait de révolution, d'exactions commises par les forces de sécurité algériennes dans la région, d'intervention étrangère, et me demandaient mon avis sur un probable parachutage de soldats de l'Otan dans la région pour protéger ses habitants, sans que je sache de quoi voulait-on nous protéger. A bout, j'ai fini par perdre mon contrôle, j'ai commencé à insulter tout ce qui bougeait, à leur dire de dégager de mes terres, je jurais par tous les noms de dieux, en kabyle... il était clair qu'ils ne comprenaient rien à ce que je disais, mais ça ne les empêchait pas de s'y intéresser, d'enregistrer le moindre juron, le moindre yanaaldine waldikoum... Au bout d'une trentaine de minutes, ces individus remontèrent dans leurs hélicoptères bariolés et s'en allèrent. Le soir même, j'étais invité pour le dîner chez l'un de mes frères, après le repas, on s'installa dans le salon devant la télé. On était occupés à discuter et à prendre le café, quand soudain mon neveu, tout content, cria «tonton passe à la télé !» ; je me suis alors retourné vers la télé, et c'est là que j'ai compris, sur l'écran, en arrière-plan, la fumée de mon feu et au centre de l'image, mon visage ruisselant de sueur, le front plissé, mes lèvres nerveuses et frémissantes articulaient des paroles inaudibles à cause du vacarme, on voyait bien que j'étais enragé, que j'étais prêt au pire. En bas de l'image, sur une bande rouge était écrit : «Le versant sud du Djurdjura s'embrase, ses habitants prennent les armes pour se libérer d'Alger» et au-dessus de la bande, un texte, on avait sous-titré ce que je disais. On m'attribuait des paroles hégémoniques, guerrières, des menaces envers l'Etat algérien, les Arabes, d'après le sous-titrage, je menaçais de tuer quiconque essaierait de m'empêcher de lutter pour… la Kabylie indépendante !
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Hassan Honestatis
Source : www.lesoirdalgerie.com