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Ces femmes de couleur qui ont mis l'Amérique sur orbite



Ces femmes de couleur qui ont mis l'Amérique sur orbite
Les figures de l'ombre de l'Américain Theodore Melfi a été projeté, mercredi dernier à Alger, en avant-première algérienne. Une sortie qui s'est faite au même moment qu'en Europe. C'est un film qui raconte l'histoire de trois femmes de couleur qui, d'une part, ont aidé l'Amérique à conquérir l'espace et, de l'autre, affronté la double ségrégation.Le cinéma contribue aussi à faire sortir de l'oubli ceux et celles que l'histoire met parfois dans les tiroirs inférieurs. L'Américain Theodore Melfi s'est appuyé sur le livre de Margot Lee Shetterly pour réaliser un drame biographique en gardant le titre : Hidden figures (Les figures de l'ombre), projeté mercredi dernier, à la faveur de la Journée du 8 mars, à la salle Ibn Khaldoun à Alger, à l'initiative du distributeur MD Ciné et de l'Etablissement arts et culture.Margot Lee Shetterly, qui a travaillé dans des banques à New York et dans le tourisme au Mexique, a beaucoup de chance puisque son premier essai a été porté au grand écran avec une production de la 20th Century Fox. Ce qui n'est pas rien. Les figures de l'ombre a même été nominé pour l'Oscar du meilleur film 2017, coiffé au poteau par l'excellent Moonlight de Barry Jenkens, construit à partir d'une pièce de théâtre.L'essayiste Margot Lee Shetterly a puisé dans les souvenirs de son père, scientifique à la National Aeronautics and Space Administration (NASA) pour lancer des recherches sur trois femmes de couleur : Dorothy Vaughan, Mary Jackson et Katherine Johnson. Trois génies des mathématiques et de la physique, recrutés comme des «calculatrices humaines», installées dans l'aile réservée aux Afro-Américains, le fameux West Area Computer. A l'époque, fin des années 1950 début des années 1960, la Virginie, où se trouve le siège de la NASA, était encore ségrégationniste (le régime de ségrégation raciale aux Etats-Unis n'a disparu qu'en 1967).Theodore Melfi s'est allié à Allison Schroede pour élaborer un scénario solide à partir du livre qui, pour la première fois, évoque l'histoire de femmes qui ont eu un rôle déterminant dans la conquête de l'espace par les Etats-Unis. A l'époque, les fiches d'analyses portaient les noms des ingénieurs, des hommes blancs à 100%, et pas des calculatrices, la plupart noires. Donc, l'histoire blanche a retenu les noms qui n'ont pas fait grand-chose à part signer, comme le démontre avec intelligence le long métrage de Theodore Melfi.«Collier au cou»Mathématicienne douée, Katherine Johnson (Taraji P. Henson) est affectée à la salle des recherches spatiales grâce à sa grande capacité d'élaborer les calculs. Elle est mise sous les ordres de Al Harrison (Kevin Costner), chef du programme qui semble lui faire confiance, contrairement à l'ingénieur en chef, Paul Stafford (Jim Parson). Katherine découvre qu'il n'y a pas de machine à café pour les gens de couleur dans la salle et est obligée de faire plus de 800 m pour aller aux toilettes réservées aux femmes noires.Al Harrison ne le constate qu'une fois qu'il remarque les absences de la jeune femme. La scientifique exprime sa colère devant ses collègues étonnés, habitués au régime de séparation raciale. «Je n'ai même pas le droit de porter un collier au cou», crie Katherine. Al Harrison réagit en abolissant l'apartheid des WC. C'est tout l'intérêt de ce film poignant.D'une part, il y a des femmes qui contribuent à la conquête des étoiles. Et de l'autre, ces scientifiques subissent la double ségrégation : noires et femmes. «A chaque fois qu'on avance, ils reculent la ligne d'arrivée», regrette Katherine Johnson. La physicienne Mary Jackson (Janelle Monae), amie de Katherine, lutte pour devenir ingénieure. Elle constate que ce métier n'est réservé qu'aux hommes blancs. C'était dans l'Amérique des années 1960 ! Ce n'est pas aussi loin que cela dans le temps. Mary introduit un recours en justice à Hampton et arrive à convaincre un juge hésitant à l'autoriser à poursuivre des cours du soir pour obtenir le diplôme d'ingéniorat. «Vous serez le premier à le faire !» a-t-elle dit.Mary Jackson a été encouragée par l'ingénieur Kazimierez Czarnecki qui lui a rappelé le dramatique passé de ses parents juifs déportés par le régime nazi dans les années 1940. Les deux scientifiques travaillent ensemble sur la soufflerie supersonique, un système très sensible. Et l'histoire a bien retenu cette fois-ci que Mary Jackson est la première femme ingénieure noire de la NASA. Dorothy Vaughan (Octavia Spencer), amie de Katherine et de Mary, a elle aussi mené un autre combat.Chef de l'équipe des calculatrices afro-américaines du West Area Computer, elle a couru dans les couloirs pour être nommée à ce poste, sans y réussir. A l'époque, les femmes de couleur ne pouvaient pas avancer dans leurs carrières professionnelles. Mais Dorothy Vaughan a réussi à faire fonctionner l'ordinateur IBM 7090 de calcul scientifique. Les ingénieurs d'IBM n'arrivaient pas à faire démarrer cette grosse machine capable de faire plus de 20 000 calculs à la seconde et qui devait remplacer les calculatrices humaines (à l'époque computers se disaient à propos de personnes et non pas de machines).Les satellites soviétiquesDorothy Vaughan, qui a appris le langage de programmation Fortran, a été nommée responsable de la salle IBM. Elle a exigé de transférer toutes les calculatrices à son nouveau service. Cette scène est admirablement filmée par Theodore Melfi comme celle d'une belle conquête de femmes qui ont réussi, grâce à leur courage et à leurs compétences, à s'imposer et à se faire respecter. Dorothy Vaughan est parmi les premières informaticiennes de la NASA et des Etats-Unis aussi. L'envoi par les Soviétiques de Spoutnik 1 (en 1957) inquiète au plus haut point les Etats-Unis.Cela est bien souligné dans le film dès les premières images. Un responsable du Pentagone sermonne Al Harrison : «Les Russes ont un satellite espion qui prend des photos. Envoyez-nous là-haut. Pour justifier un programme spatial, il faut aller dans l'espace.» Al Harrison augmente la pression sur son équipe et remarque les grandes capacités professionnelles et intellectuelles de Katherine Johnson. Il sait qu'elle est une pièce maîtresse pour réussir à faire sortir le colonel John Glenn (Glen Powell) de la Terre et le mettre en orbite. Les Soviétiques avaient réussi le 12 avril 1961 à envoyer la fusée Vostok 1 avec à bord Youri Gagarine, premier homme à aller dans l'espace.L'Amérique ne voulait pas se faire dépasser par les Soviétiques dans l'industrie spatiale. Katherine Johnson est chargée de calculer la trajectoire de la capsule Friendship 7, la vitesse, la vélocité, la rentrée orbitale et le point de chute sur la Terre. Un travail colossal qui exige beaucoup de précision, la moindre erreur serait fatale autant pour la vie de l'homme que pour la réputation de l'Amérique. La Friendship 7 fait partie du célèbre programme spatial Mercury, le premier lancé par la NASA. «Les mathématiques ne se trompent jamais», soutient Katherine Johnson. Elle a eu raison ! Al Harrison était convaincu qu'avec elle le programme spatial pouvait évoluer davantage en allant «au-delà des chiffres» en puisant dans toutes les possibilités, les équations, les suites et les paraboles qu'offrent les mathématiques.«Et maintenant, on va sur la Lune», a-t-il lancé à l'adresse de la mathématicienne. Katherine Johnson et ses deux amies ont fait partie du programme Apollo 11 qui a mené Neil Armstrong sur la Lune en juillet 1969. Theodore Melfi a sollicité trois compositeurs Hans Zimmer, Pharrell Williams et Benjamin Wallfisch pour situer l'histoire dans une atmosphère particulière marquée par la forte présente du blues, comme marqueur d'époque, mais également comme expression du génie des Afro-Américains.Le célèbre «Yes, we can» était présent dans une chanson comme pour faire un clin d''il à Barack Obama, premier président noir de l'histoire des Etats-Unis. L'homme noir à la Maison-Blanche était également une belle conquête ! Le cinéaste a su raconter trois trajectoires personnelles en les mêlant dans la grande histoire, celle d'une Amérique sortant péniblement du système ségrégationniste et des lois honteuses de Jim Crow, résidus de la guerre de Sécession et de l'esclavagisme. Cette même Amérique aspirait à devenir une puissance spatiale.Une conquête qui finalement n'a pas de couleur, même si la NASA a attendu jusqu'à août 1983 pour envoyer dans l'espace le premier astronaute noir américain, Guy Bluford, à bord de Challenger. Theodore Melfi a eu recours à des images d'archives, dont un discours du président J. F. Kennedy en mai 1961, quelques mois avant son assassinat, et le lancement de la fusée Atlas, avec la capsule Friendship 7, le 20 février 1962.Une exploitation intelligente d'images qui a densifié le récit cinématographique en situant le contexte politique et en soulignant l'importance du combat mené par les trois femmes scientifiques. Taraji P. Henson, Octavia Spencer et Janelle Monae ont admirablement interprété le rôle de ces femmes sans forcer le trait, mais avec beaucoup de coeur. Le film Les figures de l'ombre, qui confirme encore une fois que l'Amérique a la conscience tourmentée vis-à-vis des Afro-Américains, rend finalement justice à des héroïnes que la bien-pensante a voulu cacher !
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