Leurs salaires varient d'un demi-million à cinq millions d'euros par an. Ils
ont été acquis par leurs clubs respectifs pour des sommes allant de cinq à
vingt millions d'euros chacun, et ils devraient percevoir une prime de près
d'un million d'euros pour chaque joueur s'ils gagnaient la Coupe du monde. Même
en cas d'échec, la prime serait proche d'un demi-million d'euros.
Sur le marché des transferts, la valeur globale de ces joueurs
dépasserait les 150 millions d'euros. C'est la somme que devrait verser un
milliardaire qui voudrait constituer une grande équipe de football et
souhaiterait à cet effet acquérir l'ensemble des joueurs qui composent l'équipe
de France. L'opération lui permettrait de créer l'un des clubs les plus riches
du monde, le cinquième en matière de transferts, derrière le Real Madrid,
Manchester United, Barcelone et Chelsea.
Ceci montre que l'équipe nationale française, aujourd'hui au centre d'un
immense scandale, coûte très cher. Mais sa valeur ne se limite pas à l'argent.
Elle est aussi au centre d'un système extrêmement efficace, avec des
performances inégalées. Grâce à une organisation sans faille, ce système a
réussi à transformer des joueurs moyens en vedettes, comme il a créé des
produits publicitaires haut de gamme avec des footballeurs relégués au banc des
remplaçants dans d'autres championnats.
Autre exploit de ce système, il a réussi à placer un des siens, Michel
Platini, à la tête de l'UEFA, et le prépare pour prendre un jour la tête de la
FIFA. Il a aussi mis en place une organisation qui a permis à des clubs
français, peu compétitifs, de progresser, pour s'installer parmi les dix plus
grands clubs d'Europe. Cette année, en effet, deux clubs français se sont
qualifiés pour les quarts de finale de la Champion's League.
Enfin, l'équipe de France est l'une des plus encadrées au monde. Elle
dispose d'une armada de préparateurs physiques, techniques, psychologiques,
médiatiques, d'un staff médical et d'une logistique inégalée. Franz Beckenbauer
a bien résumé cette évolution des grandes équipes. «Quand j'ai commencé à jouer
au football, on avait deux attachés de presse et l'équipe était suivie par cinq
journalistes. Aujourd'hui, il y a quarante accompagnateurs, dont dix attachés
de presse, pour vingt joueurs», a-t-il dit.
Cette organisation, supposée sans
faille, n'a pourtant pas résisté à la pression. Elle s'est révélée incapable
d'empêcher l'équipe de France de voler en éclats sous l'effet conjugué de
plusieurs facteurs : de mauvais résultats, des manÅ“uvres externes de la génération
qui avait gagné la Coupe du monde 1998 et veut aujourd'hui prendre le pouvoir
dans le football français, la présence d'un joueur excentrique comme Nicolas
Anelka et celle d'un entraîneur atypique, Raymond Domenech.
Ce cocktail a produit quelque chose d'extraordinaire. Les stars sont
redevenues des êtres très simples, presque primaires. Ils se mettent en colère,
commettent des erreurs, peuvent se montrer égoïstes, jaloux, voire méchants.
Ils s'expriment sans le filtre de l'attaché de presse, se montrent maladroits
et se défendent avec des arguments stupides.
Ces joueurs ont échappé momentanément au système. Ils ne sont plus un
produit publicitaire, des machines réglées selon un rituel immuable, avec
sourires, autographe et conférence de presse. Ils ont des émotions, des
colères, des frustrations. Ils montrent une « redjla » déplacée, défendent
l'indéfendable et se montrent solidaires contre la nomenklatura du football.
Ils défient le système : ils redeviennent humains.
Ils agissent comme Zidane, en
2006, qui se fait expulser en finale de la Coupe du monde, privant la France
d'un trophée. Zidane était alors le meilleur joueur du monde, et le footballeur
le mieux encadré, avec David Beckam. Pourtant, une fraction de seconde, il
était redevenu humain, agissant comme un jeune d'un quartier d'Alger, qui
défend l'honneur offensé de sa mère ou de sa sÅ“ur. C'était le geste le plus
remarqué de la Coupe du monde 2006. Le plus humain aussi. Mais le système
l'avait condamné sans appel.
Le même système a présenté comme une curiosité le Nord-Coréen Jong
Tae-Se. Voilà un joueur né au Japon, d'ascendance sud-coréenne, mais qui
choisit de jouer pour la Corée du Nord, celle de Kim Jong Il, ce pays de l'Axe
du Mal, où les gens ne mangent pas à leur faim, ne peuvent ni voyager, ni rire,
ni s'exprimer. Il a choisi l'enfer alors qu'il avait le paradis à sa portée. Et
de plus, Jong Tae-Se a osé pleurer en entendant l'hymne national de son pays.
C'en est trop pour le système, qui n'aime pas les dérapages.
Ce sont pourtant ces dérapages qui font l'histoire. Même s'ils n'ont pas
la dimension du geste de ces athlètes américains levant le poing lors des Jeux
Olympiques de Mexico.
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : sofiane
Ecrit par : Abed Charef
Source : www.lequotidien-oran.com