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C'est ma vie



C'est ma vie
En gentleman accompli, Salem était avant tout un homme éclairé. Un musicien hors pair, ce qui lui permettait d'exceller dans tous les genres de musique.Il est connu pour être un loup blanc dans le cercle fermé des mélomanes du Grand-Alger dont on ne fait plus l'éloge, pour avoir accompagné de grandes figures de la chanson populaire. Personne simple et affable, Salem, issu d'un quartier historique, avait cette faculté d'élocution que donne une intelligence vive et qui lui a valu de se distinguer par son mérite artistique.
L'enthousiasme musical et surtout l'inspiration qui l'animait ne tenaient en rien du prodige. Elle ne représente pas le caractère merveilleux que lui prêtaient les poètes de l'Antiquité. La muse Euterpe ne quitte pas les sommets de l'Hélicon pour venir à lui à tire d'ailes. Son inspiration est la récompense naturelle de l'effort. Il a appris à jouer des instruments à plectra quand il était encore tout petit.
C'est avec ses petits amis du quartier qu'il fabriquait une guitare, à l'aide d'un bidon d'huile vide pour moteur de voiture, un assez long manche en bois, des clous et du fil de pêche de différents diamètres, et le tour est joué pour gratter dessus.
Devenu un peu plus grand mais encore adolescent, son vieil oncle, coiffeur de son état dans le quartier populaire de Belouizdad, ex-Belcourt, qui fut à son époque dans les années 1930 et 1940 un maître incontesté du mandole, le prend sous son aile pour lui apprendre à lire et jouer les accords du banjo.
Pendant la période des décennies d'insouciance, les unions sacrées par les liens du mariage étaient nombreuses. Des chanteurs de talent amateurs, retenus pour animer une fête, la majorité d'entre eux sollicitaient Salem. Quant aux vedettes du chaâbi, en l'absence du banjoïste attitré, c'est presque toujours Salem qui pourvoie à son remplacement tant sa renommée allait grandissant.
Pour répondre à sa vocation de musicien amateur, Salem témoigne d'une rare constance et d'une volonté de fer.
Il ne lui est jamais venu à l'idée de faire de ce don inné son gagne-pain. Il a toujours vécu de son salaire d'électricien en bâtiment dans une grande enterprise nationale. Une partie de la rétribution qu'il percevait à la fin d'une soirée festive allait dans l'achat de vêtements.
L'autre partie, il la thésaurisait pour faire face aux frais de son prochain mariage. Moi-même et quelques amis du quartier, des amoureux inconditionnels de la chanson populaire, le suivions partout où il se produisait.
Pour la circonstance, on se parfumait au Fabergé, enfilions un «Martin ou un Anti cher», un ensemble bleu de Chine et chaussions des sandales, généralement de couleur blanche.
On lui emboîtait le pas pour nous installer aux premières loges, juste en face de l'orchestre. Profitant de l'aubaine, on posait le magnétophone à bandes dont on ne se séparait jamais en pareille circonstance, avec l'accord de l'interprète, sur le plancher de la scène, pour enregistrer toutes les qacidate que l'artiste puisait dans son répertoire.
Salem avait vraiment du talent à en revendre. Dans la musique intro, son istikhbar au banjo était comme une thérapie qui stimule les neurones de l'assistance, qui observait un silence à entendre voler une mouche. L'oreille qui captait le son émis demeurait réceptive au rythme, elle devenait par magie un instrument créatif qui transmet le son à la totalité du corps qui baigne dans la musique.
Pour clôturer la fête qui doit impérativement intervenir avant l'appel du muezzin à la prière du fadjr, le chanteur entonne une chanson du maddih (Aziz Aliya), sous les youyous des femmes sur la terrasse, voilée par une toile translucide. Comme à la fin d'un concert de pop music, nous avions les oreilles qui bourdonnaient, mais joyeux comme de gais lurons. Au courant de l'année 2000, Salem, alors âgé de cinquante-huit ans, déménage. Il quitte son quartier natal de Belouizdad pour habiter un appartement spacieux dans la ville de Aïn Benian. Depuis, je ne le rencontre que lors des fêtes religieuses pour se recueillir sur la tombe de ses parents, au cimetière de Sidi-M'hamed Boukabrine.
Dernièrement, lors d'une visite inopinée, bien qu'il n'aborde pas le sujet directement, il m'apprit qu'il a arrêté de se produire pour diverses raisons. Bien que les fêtes d'antan constituent aujourd'hui, une mode surannée. On ne les fête plus en plein air mais dans des salles conçues pour ou dans des hôtels. L'ambiance n'étant plus la même, j'en ai déduit que c'est la raison qui l'a poussé à cesser toute prestation, mais je fus choqué quand il m'apprit avec un regard vitreux, qu'il est atteint d'une maladie dégénérative non encore handicapante.
Je ne savais plus quoi dire. Cette macabre nouvelle m'a abasourdi. La détresse dans laquelle j'étais me donna un mal de tête lancinant.
Salem, dont je reconnais toujours le regard vif et scrutateur, s'est aperçu que j'avais le visage blême. Il me fit savoir que sa maladie a été prise à temps. Son médecin traitant s'est montré rassurant et optimiste ; avec la bénédiction de Dieu Tout-Puissant, il a beaucoup de chances pour que la progression de la maladie ralentisse.
Salem, gamin, ne connaissait pas la peur, il affrontait le danger stoïquement. C'est ce qu'il continue de faire. Il n'a jamais fait de sa maladie une obsession.
Depuis lors, accompagné en voiture par son fils, quelle que soit la saison, il ne rate pas un week-end pour me rendre visite. C'est vrai que Salem a cette faculté à pénétrer les pensées des personnes et à les juger avec objectivité. Il savait que je me faisais du mouron pour lui et que si je continuais à le faire, le restant de ma vie sera un supplice.
La maladie qui affecte Salem a fait du bruit dans le milieu musical. C'est vrai que depuis quelque temps, il avait bonne mine et il n'y avait aucune raison probante de s'inquiéter sur son état de santé. Pour l'instant, le contraire serait une angoisse irraisonnée.
Pendant presque trois heures, autour d'une table du café de «Djaffar», rue Merzak-Dib, à Belouizdad, ses anciens coéquipiers et quelques amis «douakines» du quartier, on n'a pas arrêté de jaboter. Avant que le groupe ne se sépare, Salem nous informe que l'inhibition fonctionnelle de sa main gauche l'empêche désormais de jouer d'un quelconque instrument de musique. Sa façon à lui de nous apprendre qu'il tire sa révérence. Aujourd'hui, pour combler le vide de ses journées, au crépuscule de sa vie, il redécouvrira la lecture, qui, jeune, a été son violon d'Ingres.
Salem fait partie de ces musiciens aux âmes sensibles. C'est un être de réflexion ; un homme fort tempéré. La musique populaire, aujourd'hui, il en fait peu cas quand les maîtres de cet art ne sont plus de ce monde. Il nous apprend quelque chose qu'on ne connaissait pas en nous posant la question suivante : connaissez-vous ce qu'est un cliffhanger ' Bouche bée, on se regarde tels des idiots. le sourire aux yeux, il nous donne la définition : «Dans la plupart des films d'Alfred Hitchcock, le film s'achève avant son dénouement.» Une manière de nous dire qu'il a bien voulu jouer encore du banjo, ne serait-ce que pour son proper plaisir, malheureusement il ne le peut plus. Il met fin à son hobby avant terme.
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