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C'est ma vie



C'est ma vie
Par Djillali Hadjebi, un lecteurUn vent nouveau, plein d'espérance, soufflait sur tout le pays. L'heure était à la réappropriation des richesses nationales, à la mise en application des grands programmes à caractère socioéconomique, dits révolutionnaires et socialistes.Après avoir rapidement mangé un morceau au resto universitaire, on se rendait à pied à ce temple du savoir tout en échangeant quelques mots, quelques infos avec les filles et d'autres camarades. Là, dans le silence, le calme et la tranquillité des lieux, on reprenait toutes nos notes, nos cours du jour, les documents de référence que des préposés mettaient aimablement à notre disposition, puis on entamait alors nos travaux d'études. Notre insondable passion de lire était si palpitante, si forte, comme si on cherchait à combler un vide, un manque difficile à nommer, qu'on ne pouvait s'empêcher de déborder souvent du programme de nos études. Aussi bien les filles que les garçons, on aimait découvrir ces merveilleux auteurs d'ici et d'ailleurs, ces magiciens du verbe, ces ciseleurs de mots qui savaient aussi bien chanter l'amour que raconter les révolutions, l'histoire des peuples. Il nous semblait à chacune de nos lectures qu'on agrandissait un peu plus notre horizon, qu'on brisait les frontières de notre petit monde et qu'on tissait des liens magiques avec d'autres personnes, d'autres peuples, des gens d'ailleurs.L'esprit bouillonnant ou sous le charme, au gré des lectures, on se laissait facilement emporter, griser par la puissance des mots et la justesse des causes. Pendant un certain temps alors, les idées plein la tête, on approfondissait le sujet, on l'analysait, on l'élargissait avant de le partager avec d'autres étudiants ; particulièrement ceux et celles qui en avaient la même perception ou étaient désireux d'en débattre. On tenait beaucoup à ce dernier point. Nos amis ressentaient-ils comme nous «ce vent qui souffle toujours entre les arbres doux de l'Anatolie”?» en lisant Nazim Hikmet 'Eprouvaient-ils de la colère '... Etaient-ils aussi révoltés que nous devant cet incompréhensible, ce volontaire déni de justice fait au peuple palestinien en lisant Les rameaux d'olivier de Mahmoud Darwich ' Ce grand poète dont plusieurs textes mis en musique et chantés sublimement par le talentueux Marcel Khelifa feront vibrer quelques années plus tard toute la jeunesse du Machrek et du Maghreb, tous les hommes et toutes les femmes du monde épris de paix et de liberté. Et enfin, comment nos amis trouvaient-ils les 100 Sonnets de bois, ce magnifique poème de Pablo Neruda écrit pour sa dernière femme, la belle Matilde Urrutia ' Une fois par semaine, généralement le samedi après-midi, on se rendait avec les quelques filles qui restaient à Alger à la permanence de la jeunesse du parti. Nous étions en pleine préparation des chantiers d'été où une grande campagne de sensibilisation et d'explication de la «Révolution agraire» à des paysans bénéficiaires de terres dites «biens vacants» devait être lancée cette année-là à travers tout le pays. Après avoir assisté avec nous à la réunion hebdomadaire d'information et d'orientation, pris connaissance du programme d'activités de la semaine à venir et voir si elles n'étaient pas intéressées par quelque atelier, les filles sortaient vadrouiller dans les rues d'Alger et faire un peu de lèche-vitrines.En fin d'après-midi, on se retrouvait tous à la terrasse du milk-bar de la rue Ben-M'hidi, où après un sandwich pris à la va-vite, on allait à la cinémathèque située quelques dizaines de mètres plus loin pour assister à l'avant-dernière séance. On adorait le cinéma et la cinémathèque était pour nous bien plus qu'un lieu de spectacle, de divertissement. Au hasard de la programmation, il n'était pas rare de tomber sur un grand film ; un de ces chefs-d'œuvre du septième art qui retraçait la vie de grands personnages ou de ces évènements qui avaient changé le cours de l'histoire.Ce soir nous étions aux anges, aussi fébriles et impatients que des gamins à qui on aurait promis un tour au zoo pour voir les grands fauves.Depuis une quinzaine de jours la cinémathèque avait entamé le cycle du cinéma hindou. Après Mangala fille des Indes, une superproduction avec des couleurs flamboyantes et des vues à vous couper le souffle, un superbe film d'amour mettant en scène des personnages au statut social antagoniste, l'un paysan et l'autre princesse et fille d'un régent autoritaire incarnant l'étranger, le colonisateur, avec en toile de fond une nation qui s'interroge, un peuple en lutte pour sa liberté, un film qui avait littéralement bouleversé toutes celles et tous ceux qui l'avaient vu, voilà qu'aujourd'hui la cinémathèque programmait Mother India, plus connu sous son deuxième titre : Les Bracelets d'Or, un autre monument du cinéma hindou du même réalisateur, Mahboob Khan.Le hall de la cinémathèque grouillait de monde ; des amateurs et des cinéphiles avertis qu'on reconnaissait pour les avoir déjà vus lors de certaines séances suivies de débats.Heureusement qu'on avait pris la précaution d'acheter les tickets plus tôt dans la journée. On fit la chaîne un moment puis on entra dans la salle déjà bondée. Une placeuse vérifia nos tickets puis nous installa. On eut juste le temps de nous caler au fond de nos fauteuils et d'ouvrir nos petits sachets de cacahuètes salées, avant que la salle ne plonge dans le noir. Avec un fond sonore éclatant, le générique de Mother India parut sur l'écran, suivi aussitôt des premières images, celles d'une vieille femme inaugurant un barrage, des images grandioses en plans rapprochés et en technicolor. Le cœur palpitant et les yeux rivés sur l'écran on se laissa facilement emporter par le film ; une œuvre toute de passions, de drames et d'aventures. D'inoubliables moments de bonheur, simple mais à? combien réconfortant pour nos âmes exaltées. Nous étions heureux. Aussi heureux qu'on pouvait l'être à notre âge à Alger, en ce temps-là ”?
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