
Qui pourrait oublier ce vieil homme au corps toujours svelte, au sourire légendaire qui, dans un rituel dont il ne se séparait jamais, se dirigeait chaque matin aux premières lueurs du jour chez le marchand de beignets du coin. Un café au lait fumant ne se concevait guère sans cette petite gourmandise. Il en raffolait !«Dis-lui de bien les emballer pour qu'ils restent chauds», lui répétait à chaque fois sa compagne.Servir son épouse était un pur bonheur pour ce septuagénaire, mais qui avait toute sa santé. Le petit-déjeuner était pour ce vieux couple le meilleur moment de la journée. Ils passaient de longs moments à papoter ensemble des choses de la vie, se chamaillaient parfois sur la liste des courses ou la visite qu'ils devaient entreprendre chez la belle-sœur, mais finissaient toujours par se mettre d'accord. Après le mariage de leur fille unique qui s'est installée à l'étranger et qui leur manquait beaucoup, ils coulaient quand même des jours heureux. On l'appelait l'hadj, même s'il n'a jamais foulé le sol des Lieux saints de La Mecque. Malgré son âge, Baba l'hadj était un homme moderne qui prènait l'égalité des sexes et témoignait beaucoup de respect pour la femme. Pour preuve, il partageait les tâches ménagères avec son épouse et ne lui interdisait jamais de sortir. D'un calme olympien, d'une générosité et d'un humanisme sans limites, cet originaire de la Mitidja rejetait le fanatisme, l'étroitesse d'esprit et l'obscurantisme alors qu'il ne savait ni lire ni écrire. Il a passé sa vie sur les ports, docker qu'il était, et fier de l'être. Il disait souvent qu'il n'avait pas eu la chance de fréquenter les bancs de l'école, mais que la rue lui a appris bien plus. Il détestait la violence sous toutes ses formes et répondait toujours présent pour essayer de régler à l'amiable un conflit familial.Son sourire provoquait l'hilarité des enfants, car il n'avait aucune dent, et ça l'amusait plus qu'autre chose. Il ne se privait pas de petites gâteries, et le fait d'être édenté ne l'empêchait pas d'acheter des cacahuètes et autres fruits secs. Il prenait le soin de les écraser dans un petit mortier pour les déguster. Son dentier, il l'a porté une seule fois. N'ayant pas épousé la morphologie de sa bouche, il a juré de ne plus le remettre.Tous ceux qui l'ont connu lui reconnaissent son hygiène irréprochable et bien qu'ayant une salle de bains, il se faisait un point d'honneur d'aller au hammam une fois par semaine. Tous l'admiraient surtout pour l'entretien de sa canule de trachéotomie, une sorte de tube qu'il glissait dans sa gorge. Ayant contracté un cancer du larynx à l'âge de 30 ans, il s'en est sorti, mais devait la porter toute sa vie. Il s'enfermait dans une chambre et prenait pour cela tout son temps pour la nettoyer. Il fêtait l'Aà'd comme les gamins en s'offrant des vêtements neufs.L'hadj menait une vie saine, il ne buvait pas, ne fumait pas et n'appréciait guère les discussions des vieux de son quartier qui passaient leur temps à médire sur autrui. Il préférait rester à la maison en compagnie de sa petite radio, en kabyle, collée à son oreille, même s'il ne comprenait pas un mot, une énigme que personne n'a pu résoudre, même pas sa femme.Cette dernière lui reprochait parfois son côté pantouflard. Il lui explique alors : «Les vieux sont devenus de mauvaises langues, ils se mêlent de ce qui ne les regarde pas. Je ne veux pas faire partie de ces faux dévots. Leur seule préoccupation, c'est la femme. Imagine ce que racontait le voisin du premier. Il était carrément scandalisé de voir que l'épouse de Abdellah, le fils de son meilleur ami, conduisait, alors que lui était tranquillement assis à ses côtés. Ils me font honte.A leur âge, c'est décevant. Sortir pour entendre ces médisances, non merci. Je préfère mon petit transistor.» Son rejet pour l'hypocrisie sociale a fait de lui un bon musulman, même s'il n'était pas très pratiquant. Une conception de la vie qui lui a valu l'admiration de son entourage, et d'ailleurs personne n'était choqué de ne pas le voir se prosterner ni de le croiser dans une mosquée. Mais par ses actes, tout le monde disait : «L'hadj, ce brave homme, vu sa bonté, les portes du Paradis lui seront grandes ouvertes.»
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Naé Ì„ma Yachir
Source : www.lesoirdalgerie.com