
«Bureaucratie. Le moyen le plus rationnel que l'on connaisse pour exercer un contrôle impératif sur des êtres humains.» Max WeberPour se rendre à la mairie, Meziane préféra prendre le chemin des écoliers: cela lui arrivait si rarement de se déplacer à pied, qu'il prenait un réel plaisir à regarder les espaces sous un autre angle qu'à travers la vitre de son taxi. Il ne jeta pas un regard sur les magasins qui longent la rue embouteillée: il n'avait pas le coeur à ça. Son esprit était entièrement concentré sur cette convocation. Il passa devant l'édifice de la daïra où une nuée de jeunes l'assaillirent: ils proposaient des timbres fiscaux pour la délivrance de passeports ou de permis de conduire. Des timbres dont certaines valeurs sont introuvables dans les Recettes ou dans les bureaux de poste. «Rien n'arrête l'informel» pensa Meziane qui n'était pas du tout étonné: le chômage et la corruption ont fait tant de ravages que personne ne s'étonne plus de rien. Son père lui a raconté qu'il y avait une période, durant les années 1970, où les places de cinéma étaient vendues au marché noir: quand il y avait un bon film au cinéma L'Algeria, des adolescents venaient et avec certainement, la complicité des guichetiers raflaient les meilleures places. Il lui avait dit qu'en ce temps-là, les places étaient vendues sur un croquis. Les clients choisissaient l'endroit où ils devaient s'asseoir. Aller au cinéma était aussi agréable que d'aller prendre l'avion..
Mais son père lui avait ajouté: les trois «R» sont passées par là et le savoir-vivre n'a pu les supporter. Tout a une fin.
Contrairement à la daïra qui paraissait une ruche bourdonnante à cause du va-et-vient incessant de gens pressés d'y rentrer ou d'en sortir, la mairie, vue de l'extérieur, paraissait déserte. Il s'y engagea d'un pas mal assuré et hésita entre deux démarches: devait-il se présenter normalement au service social ou devait-il contacter sa cliente. D'une part, il ne voulait pas avoir à attendre longtemps car il savait pertinemment qu'en matinée, le service était surchargé, la demande sociale étant très forte tout au long de l'année et il était tenté de contacter la troublante secrétaire: il avait peur que son geste soit mal interprété par la jeune femme. Il ne voulait garder que des rapports strictement professionnels avec cette jeune personne. D'autre part, il pensait qu'il n'avait rien d'important à perdre en faisant comme tout le monde: faire la chaîne et attendre son tour. Il opta pour la deuxième solution et s'engagea dans l'escalier qui menait au dit service.
Des gens étaient assis dans le petit hall qui tenait lieu de salle d'attente. Les femmes constituaient l'écrasante majorité: Méziane constata que dans l'échelle sociale, c'était elles qui occupaient les degrés les plus bas ou bien c'était elles qui étaient plus enclines à faire des démarches humiliantes.... Elles chuchotaient entre elles et Méziane n'arrivait pas à saisir un traître mot de ce qu'elles disaient: la plupart d'entre elles mettaient une main devant la bouche à la manière des paysannes et il lui était impossible de saisir le mouvement des lèvres. Il se rassura et en pensant qu'elles étaient peut-être là pour le fameux couffin promis pour le Ramadhan.
Il fut surpris dans ses pensées par le passage de la troublante secrétaire qui en le voyant lui décocha un regard surpris et un sourire qui dévoilaient ses petites dents étincelantes. Elle lui fit un discret signe de la tête pour qu'il la suive dans son bureau.
Deux femmes assises en face captèrent le message et poussèrent de concert un soupir réprobateur. Méziane baissa la tête et, gêné, entra dans le bureau sans refermer la porte. Il tendit la convocation à la secrétaire qui l'examina attentivement.
Elle murmura: «Cela doit être pour un complément de dossier.» Elle disparut par une porte latérale et revint quelques minutes après pour lui dire: «Ramène-nous un certificat de scolarité d'un ou de plusieurs de tes enfants. Ceux qui sont scolarisés sont prioritaires dans l'attribution des logements.»
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Selim M'SILI
Source : www.lexpressiondz.com