Du devoir de probité et de l?exigence de dignité
La mémoire des peuples est, dit-on, pareille à celle des éléphants. On soutient même qu?ils auraient comme un instinct de vengeance nourri par une mémoire... d?éléphant ! Peut-être parce que parmi les animaux sauvages, ils seraient sans doute les plus patients. Mais... Par contre, la mémoire des lettrés et des cadres serait, quant à elle, pareille à celle des chiens. Proportionnelle à leur servilité, elle leur a valu à juste titre l?appellation AOC (origine contrôlée) de « chiens de garde ». Toutefois, à toute règle son exception. Les intellectuels d?élite, fort réduits ceux-là, de Socrate à Foucault, ou d?El Farabi à Ibn Rochd, ils auront tous honoré l?humanité par leur indépendance d?esprit, par l?autonomie de leurs discours autant que par la solidité et la persistance de leur engagement et de leur résistance active face à la gabegie, à l?opprobre, à l?injustice. Sir Bertrand Russel (1872-1970) fut longtemps connu et considéré comme le type même de l?intellectuel intègre et engagé. Une sordide manipulation impérialiste et militariste occidentale mobilise alors contre lui ses chiens de garde pour effacer sa mémoire de la référence de toutes les élites agissantes qu?il subjugua par ses initiatives jusqu?à sa mort. La dignité et la liberté attachées à sa mémoire furent habilement polluées, mais grossièrement manipulées en diversion par les campagnes en faveur de la médiocre dissidence soviétique des années 1970. Avoir été suspendu d?enseignement et même frappé d?interdit d?encadrement à Cambridge pour ses idées et pour son intransigeante exigence de justice sociale et d?intégrité (refus de la guerre dès 1914, apologie du défaitisme révolutionnaire militant dans les années de tempêtes révolutionnaires), Russel qui n?avait alors que près de 45 ans et était déjà fort célèbre obligea les puissances impérialistes à se démasquer. Qui plus est, être interdit de citation et de référence dans les universités américaines depuis les années 1950 (dénonciation de l?utilisation politicienne de la religion, dénonciation du militarisme guerrier US agressant des peuples en lutte pour leur indépendance comme le Vietnam, le Laos, le Cambodge, la Palestine et surtout création du Russel Tribunal International qui jugea les crimes de guerre américains en Asie du Sud-Est), c?était ainsi qu?on lui faisait payer chèrement son opposition aux agressions criminelles des puissances impérialistes contre les vaillants peuples en lutte d?émancipation. Mais, aller en prison après la retraite à l?âge respectable et avancé de 89 ans, cela prouve si besoin est que le combat fort honorable de cet homme restera toujours on ne peut plus exemplaire quand la mémoire populaire finira par éteindre celle de la complicité d?escroquerie, de l?infamie et de la lâcheté. Ce terreau d?ignominie qui, humour et sarcasme d?esprit en alerte obligent, a fait circuler dans certains départements de l?université d?Alger le verdict incisif que voici : l?académicienne (il s?agit d?Assia Djebar qui enseigna à Alger en 1980) en son parfum subtile et évanescent passe, mais les décaties « cacadémiciennes » s?entassent. (Attention l?expression est déposée, enregistrée et protégée). Dès le lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, cet intellectuel modèle qui exigeait un désarmement immédiat, total et unilatéral menait campagne sur campagne pour exiger la fin totale et l?interdiction absolue de tout armement nucléaire. Il arriva par entêtement à convaincre les décideurs de son propre pays à y renoncer momentanément. Il devait pour cela être décoré de l?ordre du Mérite par le roi Georges VI. Mieux encore, échappant à l?insidieux Nobel de la paix, un vrai non-sens dans un monde de conflits injustes et d?horribles guerres civiles, il voit, l?année suivante, son ?uvre intellectuelle consacrée. Appréciée comme porte-parole d?un mouvement universel de pensée libre, de défense de la raison et de l?humanité, son ?uvre est enfin couronnée par le prix Nobel de littérature (1950). Cela ne lui tourna nullement la tête pour autant. Mondanités des divers clubs ou des semi-clandestins ateliers pour dames patronnesses en fin de carrière de courtisanes que hante déjà la relève plus jeune, plus intelligente et surtout plus intègre - (Djaout et Flaubert percutant pourfendeurs de la médiocrité furent dernièrement malmenés par « la servile troupe villemorienne » de Bouz Aréa où plastronnent les cicérones et leurs péripatéticiennes), ces oh combien compromettantes mondanités ne sont pas de son goût sobre, raffiné et pourtant aristocratique. Socialiste de la première heure et qui n?a jamais renié ses convictions généreuses, Bertrand Russel va introduire dans la philosophie analytique comme dans la politique de nouvelles et originales méthodes scientifiques révolutionnant les données fondamentales de la logique aussi bien celle d?Aristote que celle de Boole. Tournant le dos à l?humanisme classique qui engendra le libéralisme dans la pensée occidentale avant qu?elle ne se révèle en fait faussement libérale (exploitation, colonisation, militarisation, fascisations, dangereuse nucléarisation, etc.) Russel s?inspire en fait de l?éthique de Spinosa : « philosopher et gouverner en géomètre », c?est-à-dire en donnant la primauté au logicisme et à sa rigueur qui n?autorisent ni la sordide manipulation ni l?abject mensonge, encore moins l?indigne escroquerie. L?apport fondamental de Bertrand Russel restera longtemps la révolution logicienne qu?il a introduite, bouleversant profondément la philosophie (ses élèves et disciples Wittgenstein, Austin, Strawson, Grice continueront la mission) et qu?on découvre dans certains de ses ouvrages comme L?Histoire de la philosophie (1945) et dans Recherche sur la signification de la vérité (1962). En politique, Bertrand Russel, d?abord pacifiste militant, prend conscience que le pacifisme est une idéologie du leurre pour maintenir les situations en l?état ou pour faire accepter les crises passées, présentes et futures sans secousses ni conflits (à méditer comme verso du terrorisme qui joue le même rôle). Aussi, ce qui lui fera prendre conscience de la nécessité des luttes et de leurs réelles émancipatrices logiques, ce sont les guerres de décolonisation dans lesquelles il s?engage à corps perdu dans le camp des opprimés. Il fonde, dès 1967, après l?agression sioniste contre l?Egypte, un Tribunal International contre les crimes de guerre et regroupe et mobilise une armada de célébrités (Sartre, Foucault, Bourdieu, Butor, Genet, Yves Coppens, Marcuse, Habermas, Negri, Chomsky, Edward Saïd, etc.) qui y siégeront pour condamner sans appel les crimes colonialistes et impérialistes. L?opinion internationale est secouée par d?imposantes et de multiples manifestations de solidarité avec les peuples en guerres justes et populaires, puissants mouvements contestataires qui se développent à travers le monde dit libre en faveur du Vietnam, de la Palestine, de l?Afrique du Sud, de l?Albanie, du Laos, du Cambodge, etc. La pensée de Russel envahit les lieux qui lui furent jusqu?alors interdits, et les amphithéâtres longtemps engourdis par la paresse et les pensées mortifères et sclérosées résonnèrent des slogans que sa lutte a suscités. Sa philosophie logico-mathématique et pragmatique se matérialisera de fait en philosophie actantielle et sa parole primera sur le ramage soporifique des mandarins et des « mandarines » bousculées par les jeunes générations généreuses mobilisées contre le diktat médiocratique des corrompus et des escrocs, dont les université des pays libres se trouveront subitement et de manière radicale curetées. A bon entendeur... Russel B. (1967) Crimes de guerre au Viêt Nam
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Posté par : sofiane
Ecrit par : M. Lakhdar Maougal
Source : www.elwatan.com