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Ben Aknoun sans Dahmane, Kader, Ahcène et M'henna Juste un mot



Ben Aknoun sans Dahmane, Kader, Ahcène et M'henna Juste un mot
Il nous sera bien difficile, voire pénible, de vivre demain le 51e «5 Juillet» à Ben Aknoun notre village natal, devenu aujourd'hui un quartier d'Alger, car nous ne retrouverons pas, nous n'embrasserons pas Dahmane, Kader, Ahcène et M'henna, nos amis d'enfance disparus ces dernières années. Ce quatuor, tant ils étaient artistes, ce «carré d'as» formait le noyau dur de notre bande, une dizaine d'âmes de notre génération, tous nés entre 1939 et 1942 et qui vécurent des moments exceptionnels et inoubliables. Dahmane, le plus âgé était petit et fort, même puissant, et portait de grosses lunettes de vue, éternellement collées à ses yeux, qui ne corrigeaient même pas sa grande myopie, ce qui l'obligeait à lire le visage collé au livre. En été, il portait tout le temps un short kaki, un tricot de peau bleu, un marcel Polichinelle, des espadrilles en alfa et une casquette de cycliste, ce qui lui donnait un look original. Il a fréquenté l'échoppe du barbier très jeune, tant sa barbe était précoce et fournie. Il était bagarreur, n'avait jamais peur malgré les nombreuses corrections que lui infligeait son père, un homme bien sévère, mais Dahmane était juste et avait toujours raison. Nous l'admirions beaucoup, lorsqu'à la sortie de l'école, il se saisissait d'un gros caillou pour briser les compteurs d'eau des villas des pieds-noirs, dont plusieurs étaient nos enseignants, notre guerre de libération avait alors commencé. Il se rattrapait vite le lendemain, lorsqu'il allait cueillir des roses dans les jardins des mêmes villas pour les offrir à notre institutrice. Il était très beau, par la suite, avec sa cape noire, lorsque coursier, il distribuait le courrier au Centre familial de Ben Aknoun, grande école hôtelière à l'époque, ce qui lui permettait de nous ramener de délicieux mille-feuilles et éclairs de temps à autre.
Kader, aussi petit mais maigre, était le modèle du garçon poli et tranquille, bon élève et studieux. Son père, titulaire du certificat d'études primaire, le fameux CEP, dans les années 1920, l'encadrait et le surveillait sans arrêt. Il était bon narrateur, car il nous racontait sans cesse les belles histoires qu'il lisait dans ses livres, ce qui faisait notre bonheur. Il entama ses études secondaires au lycée Gautier d'Alger, lycée Omar Racim aujourd'hui, pour les terminer, en France, dans un grand lycée parisien sous la conduite de son professeur de lettres, qui le savait destiné à de grandes études.
Kader étudia certes, mais comme nous étions en pleine guerre de libération, il passait la majorité de ses nuits en banlieue parisienne, à Levallois Perret, où nos émigrés, c'est-à-dire ceux de Ben Aknoun, et Aït Bouhini étaient fort nombreux pour aider les militants de la Fédération de France du FLN aux écritures et à la collecte de fonds. Ce rythme infernal l'affaiblit beaucoup, il tomba malade dès l'âge de 19 ans, car une méchante tuberculose l'obligea à une longue hospitalisation de six mois. Heureusement, il guérit, retrouva sa santé, ses études pour devenir un grand homme dans l'enseignement.
Ahcène était grand et affûté. Lui aussi bon élève, aimait beaucoup l'école, la lecture et les films, et de plus il adorait le sport, tout particulièrement la course à pieds. Lorsqu'en été, en fin de journée, nous organisions des courses autour de notre quartier, en évitant bien sûr de passer devant le cimetière, il terminait toujours premier et bien détaché. D'ailleurs, ni les gardiens ni les chiens des grandes propriétés foncières de Ben Aknoun, celles de l'Espagnol ou de M. Pons, par exemple, n'arrivaient jamais à le rattraper, lorsqu'ils se lançaient à nos trousses pour avoir chapardé quelques oranges ou quelques grappes de raisin.
Lorsque appelé sous les drapeaux en 1960, drapeau français, car à l'époque, on nous disait que l'Algérie c'est la France, et alors qu'il effectuait son service militaire au sein du bataillon de Joinville, réservé aux sportifs, pour une grande carrière de champion, il préféra déserter pour rejoindre les rangs de l'ALN. A l'indépendance, il effectua un grand travail dans les assurances agricoles et tous les agriculteurs de la Mitidja le savent bien, eux qui étaient heureux de le recevoir à chaque fois juché sur sa Vespa rouge, eux qui savaient que son rôle et son devoir étaient de les encadrer et de les protéger.
M'henna, le plus petit et le plus futé de tous, le plus maigre aussi, d'où son surnom M'henna le gnounine, avait solution à tout et il arrivait à régler sans effort, avec son intelligence uniquement toutes nos difficultés et nos moments difficiles. Il était beau et mignon, comme aurait dit un ami, et nous nous demandons encore aujourd'hui pourquoi les responsables du lycée de Ben Aknoun, ce couvent annexe de Bugeaud à l'époque, l'avaient renvoyé, dès la fin de la 5e, sans explication. M'henna ne désespéra point et malgré cet échec s'accrocha à de nombreuses autres activités.
Aider son père, par exemple, pour élever et entretenir leurs animaux, une ou deux chèvres pour le lait frais, un ou deux moutons pour l'Aïd, ramasser l'herbe dans les champs pour les lapins ou encore donner un coup de main à l'épicier et au boulanger de notre quartier. Nous n'oublierons jamais que ce dernier luttait avec nous pour notre indépendance et vendait du pain et du vin. Appelé lui aussi sous les drapeaux, en 1960, alors qu'il effectuait son service auprès du département des transmissions de l'armée française en Allemagne, il déserta pour rejoindre les nôtres auprès de l'armée des frontières. Ces quatre beaux jeunes et intelligents, entreprenants et dynamiques avaient de qui tenir, car ils étaient les enfants authentiques de Ali Khodja, en réalité de Mustapha Khodja, notre héros à tous, notre modèle, notre aîné et nous tenons à préciser, ici, qu'il n'a jamais fait la guerre d'Indochine, puisqu'il a rejoint notre ALN, à Palestro, à l'âge de 20 ans à peine.
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