Un homme d'il y a très longtemps est mort. Une personnalité historique du
mouvement révolutionnaire et militantiste. Ainsi toute une partie de l'histoire
des personnalités nationales est partie avec.
La télévision nationale s'est contentée juste de balancer l'information
avec une image de la dépouille mortelle à son arrivée à Alger.
Un parterre d'accueillants des plus illustres commis de l'Etat était là,
mis en exergue. Pour la circonstance. Au journal télévisé, le fameux 20 heures
; point de biographie. Juste un timide et laconique flash documentaire. L'on
dirait un homme... presque inconnu.
Cependant à l'enterrement dans
une forme solennelle et protocolaire, l'Etat avec ses démembrements, le peuple
avec son amitié étaient là. L'on voyait l'ancien ministre au ministre en poste,
les partis au pouvoir, les anciens chefs du gouvernement. Le chef de l'Etat se
serait fait remplacer par son frère. A voir cette présence, l'on se réjouit de
l'élan quand bien même voué à la reconnaissance et au mérite du défunt. A titre
posthume, diriez-vous. Hélas.
Boumaaza ne peut en fait échapper
au rude destin qui guetterait toute personnalité de sa trompe. Le combat
d'idées et d'approches dans la vision du monde politique est très périlleux
chez ceux qui font des idées, des principes intangibles dans le mode de la vie
politique. Ils s'apprêtent, décidés et fermes contre des aléas toujours
fatidiques ; de vivre le calvaire de la marginalisation ou le terrible effroi
du retrait forcé. Pour les uns, il s'agirait là d'un repli, pour les autres
c'est une simple rupture quant à l'exercice de l'acte politique. Mais tous
n'ont de cure de vouloir à tout jamais rompre tout lien avec cette maladie
congénitale qu'est dame politique. Quel que soit l'âge, la position et
l'endroit, ils observent, vigilants mais silencieux, fins et souriants, le fait
et l'événement nationaux.
Leur retraite n'est pas le solde
d'une pension. Celle-là n'est que viagère ; tandis que l'autre, la vraie, elle
se confinerait dans la disjonction opérée entre l'action pragmatique et le
désir irrésistible de la faire. Ils ne font rien. Ils scrutent et saisissent la
scène nationale sans en susciter des commentaires bruyants, en privilégiant
silencieusement le soupir et le souffle aux commentaires et aux jérémiades.
S'ils pleurent, ils ne gémissent pas. Si la vérité est unique et indivisible,
le mensonge est multiple. Néanmoins, s'il n'existe pas plusieurs vérités, il
n'y a pas également de vérité absolue. Tout est relatif, comme la nature. Ainsi
la divergence d'opinion devait s'instituer, non pas comme un obstacle au débat,
mais tout simplement comme un avis contradictoire. Et non une opposition.
Messali Hadj, Ferhat Abbas,
Mhamed Yazid, Cherif Belkacem et bien d'autres sont partis aussi dans un
silence complice et plein de non-dits.
Pourtant la vie de l'homme n'est
pas une tranche de vie inexploitée. Un rappel autour d'une table ronde, de sa
longue vie de militant, de moudjahid, d'homme d'Etat, d'homme politique, de
parlementaire, d'opposant, de président du Sénat puis d'évincé, n'aurait été à
la limite de la gratitude qu'une pieuse pensée collective et officielle à son
honneur. Ce ne seront pas les messages de condoléances ou les impressions à
chaud de quelques pontes du régime qui auront l'honneur de rendre l'honneur à
celui qui fut toujours égal à lui-même. Dans les pires moments de sa longue et
presque permanente traversée du désert, il n'eut jamais cette outrecuidance de
blâmer le fondement d'une idéologie à laquelle il s'est mis volontiers, corps
et âme. Se bornant dans l'immensité de sa culture qui lui fournissait
d'ailleurs le confort spirituel d'un bon refuge politique, il avait son pays
dans chaque mot, dans chaque idée, à chaque intervention. L'Algérie, peuple et
nation, histoire et héroïsme, arrivait à lui faire omettre les affres endurées
et faisait éclipser toutes velléités ou contradictions avec les tenants du
sérail quel que soit la période, le système ou la tendance. Même au cours des
instants fortement controversés de sa carrière politique, l'on voyait en lui un
mutisme éloigné de toute tactique.
Le commentaire d'événements
pouvait être chez lui un simple rappel de fait authentique ou un appel à la
sagesse devant prédominer le débat. Universaliste dans sa vision, feu Boumaaza,
anti-impérialiste avéré, voulut voir dans l'Algérie, s'épanouir ce à quoi il
aspirait en compagnie des pionniers de la prise de conscience nationale. Un
Etat de droit. Il avait une notion tout à fait particulière de la liberté. La
jouxtant, en tant qu'épouse rebelle à la force, il en parlait, dans l'union
avec la démocratie comme s'il s'agirait d'un couple maudit, en donnant sa
préférence au premier conjoint.
En dehors de ce que la postérité
aurait retenu envers ce personnage comme attitude face à la mainmise sur
l'indépendance ou face à une dictature nécessaire, le hasard voulut que les
péripéties du bonhomme continuent jusqu'à ce que mort s'ensuive.
Le mal qui le rongeait ne pouvait
être autre que celui qui l'aurait mordu dans la chair lors de son éjection du
fauteuil de la haute chambre. Il en compatissait. Ses mémoires rédigées et
inédites rapporteraient, selon des indiscrétions, les moments très pénibles
qu'il aurait vécus dans les derniers soubresauts de son départ. Il en dit
«c'est la cause de mon diabète». Certains membres influents du tiers
présidentiel l'auraient mis dans une situation «d'humiliation et d'injures»(1).
Partagé entre ce devoir de grande réserve à la république et le souci du
respect des procédures constitutionnelles, il combattit le revers de l'histoire
de tout son courage en bravant la loi de l'omerta et du clanisme. Dans ce
volet-là, il était aussi moulé, un certain temps, un peu soit-il, dans la
guéguerre des clans. Il avait pourtant souffert d'avoir connu à ses dépens ces
penchants de survie à l'ombre d'un chef.
De Ben Bella à Boumediene, feu
Boumaaza n'en était ni l'ennemi permanent de l'un, ni l'opposant éternel de
l'autre. Comme il ne fut ni dans la sainteté du premier, ni dans le touche pas
à mon pote du second. Sans bornes d'attache à un pouvoir, le sachant précaire
et révocable, l'infatigable militant alla se forcer pour se plaire dans une
expatriation au début involontaire mais qui se prolongera dans un volontarisme
légitime.
C'est justement lui qui avait à
l'égard d'une personnalité, se targuant de la fatalité amère de l'exil
politique, de faire cette sentence quasi prophétique que «l'exil choisi est une
immigration». Le politicien n'a pas à opter pour une résidence luxueuse, au
Moyen-Orient ou aux pays helvétiques et dire qu'il vivait une tragique
traversée du «désert». Le désert dans ce cas et dans ces pays n'est qu'une
belle oasis. Un tourisme politique. Certes lui aussi respirait sur les rives du
lac Léman le délice lointain d'un pays qu'un régime ou un autre en a rendu en
terre si ingrate. Dévoreuse de sa progéniture. Avaleuse de son suc. Son
inspiration ne fut toutefois qu'une grisaille. Il est bien retourné au bled. Il
y siégeait. Participait aux forums. Jusqu'à cet ordre de vouloir, sans
l'avertir, le faire décamper du perchoir sénatorial. Incompatibilité d'humeur ?
Réservation de poste ? Ou simple règlement inapproprié de compte ? Que lui
reste-t-il donc à faire ? Repartir tout résigné et reforgé pour que soit sain
et sauf cet ultime honneur, de nif et de baroud. Non sans avoir usé de toutes
les voies qu'offre le droit de l'Etat, à défaut d'un Etat de droit. Cet honneur
ne sera pas plus rendu, tel qu'il se doit, une fois l'homme n'est plus là. Un
message de condoléances est un usage de bienséance. Un aveu ministériel
posthume n'est qu'un discours.
Tout le monde gardera de cet
homme une image d'un Algérien jusqu'aux os. Fidèle à une ligne de conduite
morale, il saura dans un cadre approprié le comment sauvegarder la mémoire. En
créant la fondation du 08 Mai 1945, lui le natif de Kherrata, une arène de
monstruosité à l'époque de ces événements, il aspirait à ramener la France
colonialiste à faire son mea-culpa et partant hisser Sétif, Guelma et autres
villes, au rang des villes martyres. Les témoignages sont nombreux à son égard.
Le Dr Ahmed Benani, politologue et anthropologue à Lausanne en Suisse, en dit:
«Je veux rendre hommage à sa mémoire et dire combien cet homme, qui fut mon
compagnon d'exil en Suisse pendant trente ans, a pesé sur le cours de
l'histoire de son pays mais également du Maghreb. C'est une immense perte pour
nous toutes et tous, Bachir incarnait la quintessence d'éthique, de droiture
qui manque tant aux dirigeants politiques de notre espace maghrébin. Je
garderai de lui le souvenir impérissable d'un homme pétri de culture
universelle, toujours soucieux du sort des humbles. Un homme fidèle en amitié,
cette amitié précieuse et rare frappée du sceau de la solidarité et de
l'engagement pour l'émancipation de l'humanité souffrante.» (2)
L'essentiel sera, on le verra
dans un proche avenir, si la nation reconnaissante par pouvoirs publics
interposés, aurait à baptiser, par exemple l'hémicycle, siège de l'Assemblée
nationale populaire, au nom de Boumaaza. Le palais Zighoud Youcef étant étoffé
d'un nom glorieux tout aussi grand et de grand mérite.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : El Yazid Dib
Source : www.lequotidien-oran.com