Alger - A la une

Baadache, le héros oublié



Baadache, le héros oublié
Par Rahal Dakami
A quelques encablures des martyrs du carré officiel, incontournable pour toute évocation de la guerre d'indépendance et de ses chouhada reposent d'autres martyrs dont aucun aède ne chante les exploits comme l'exprime si bien à propos un dicton du terroir bien de chez nous («Ma ghanach alihoum elghanay !» pour signifier que si le troubadour ne les a pas fredonnés, c'est qu'ils ne sont que du menu fretin !).
Au fond d'un coin des plus reculés du cimetière El Alia, enserré par les mauvaises herbes un simple caillou plat quelconque, piqué au ras du sol, présupposait qu'à l'endroit il y avait un tombeau. Une sorte de terrain vague hérissé de pierres éparses augure l'entrée dans le monde des tombes oubliées que personne ne visite et qui, à force d'abandon et de manque d'entretien, sont sur le point de disparaître complètement dans la configuration naturelle d'un paysage livré à l'érosion du temps.
Qui pouvait deviner que sous l'une de ces pierres anonymes, se trouvent les restes d'un héros authentique, d'un moudjahid d'une insolente audace, l'un des premiers suppliciés de la sinistre villa Suzini et ses tortionnaires impitoyables avant d'être livré à la guillotine de Meissonnier à Barberousse.
Si les livres et les historiens usent d'une panoplie de subterfuges pour souvent tenter de la manipuler pour de misérables desseins allant parfois jusqu'à vouloir l'escamoter, l'Histoire est têtue, indéfectible, elle est dans le cœur de l'Homme. Elle est dans son être, elle est dans son âme et aucune force ne peut la modeler définitivement selon ses propres caprices et encore moins la faire éteindre. C'est une affaire de conviction !
A chaque fois qu'on tente de la profaner ou détourner, tel le phénix, elle renaît de ses cendres et elle revient sur le devant de la scène sous les feux de la rampe encore plus flamboyante pour peu qu'une bonne volonté, surgie de nulle part et au moment où l'on s'attend le moins, dévoile souvent fortuitement des indices capables d'apporter un éclairage nouveau et surtout raffermi par des témoignages incontestables.
Dans notre cas présent, il a suffit que la vieille Adli, une moudjahida,compagne de lutte de notre chahid, une femme en acier trempé redécouvre parmi ses reliques de jeunesse une vieille coupure d'un journal de l'époque, l'Echo d'Alger, qu'elle gardait jalousement comme une flamme sacrée dans ses affaires les plus intimes pour que la restitution de la mémoire s'opère et que les morceaux du puzzle commencent à se combiner laborieusement entre eux.
L'irruption de cette héroïne dans l'histoire de notre révolution eut le mérite de titiller l'orgueil de ses compagnons de lutte encore en vie et de les inciter à se réveiller et à s'organiser pour dépoussiérer un glorieux pan de l'histoire de leur quartier : la cité Mahieddine, une des multiples agglomérations de notre capitale.
Comme la plupart de nos régions, cet endroit garde encore les stigmates indélébiles de sa participation à la guerre de Libération avec son lot de souffrances et d'espoirs. Il avait ses héros et ses martyrs.
Parmi ces derniers, un certain Baadache Belhamdi de son vrai nom de famille Brahimi. A l'époque, il n'était qu'un SNP (sans nom patronymique) et comme la majeure partie de ses compatriotes, il n'avait pas d'identité. Ouvrier journalier, il avait fui la misère et les vexations des autorités de sa région natale au fin fond de la steppe à mi-chemin entre Bou-Saâda et Biskra pour vendre sa force de travail dans de pénibles travaux de manutention dans le nord du pays et avait trouvé refuge dans une baraque du bidonville de Fontaine bleue ou La Chaâba. C'est selon le bord d'où l'on vient !
Avec le niveau culturel de l'époque, l'infime partie plus ou moins lettrée et donc «politisée» des Algériens n'entendait parler que du zaïm Messali et son combat politique contre le colonialisme. Rares étaient ceux qui pouvaient discerner en ces temps de bouillonnement induits par les mouvements d'indépendance internationaux de l'après-Seconde Guerre mondiale les démarcations et autres nuances entre les différents courants qui promettaient de combattre l'ordre établi et leurs objectifs réels. Qu'importe, le but suprême était de prendre sa revanche sur les injustices et les humiliations de l'histoire et la plupart des jeunes ne rêvait que de djihad quelle soit la bannière qui l'adoube.
C'est dans ce contexte que Baadache fut contacté par des militants de la cause nationale et intégré dans une cellule de fida. Après plusieurs missions ordinaires tels le collage d'affiches, sabotages des lignes téléphoniques, renseignements sur les mouvements de l'ennemi, convoyages de courrier, etc. ses chefs repérèrent en lui la hardiesse et l'intelligence du parfait fidaà? en plus du militant dévoué corps et âme à la cause nationale...
Pour frapper les esprits et médiatiser au maximum la guerre de Libération qui entamait sa deuxième année d'existence, la Révolution devrait frapper un grand coup et toucher en profondeur l'un des totems du colonialisme. La cible et le fidaà? chargé de l'exécution de la mission devraient donc répondre à certains critères des plus rigoureux.
L'idéal serait donc d'atteindre une figure de proue du colonialisme français en Algérie. Lors d'une réunion de travail, l'un des responsables du groupe de militants nommé Filali tira de sa poche une page arrachée au Bottin des PTT et leur déclara solennellement : Le Nidham a fixé son choix sur la personne la plus notoire et la plus représentative du colonialisme que vous voyez ici. Les fidayines eurent le souffle coupé en reconnaissant sur la photo qu'il leur montrait : Amédée Froger le président de la fédération des maires d'Algérie et lui-même édile de Boufarik dans la région de Blida. Un fanatique de l'Algérie française et l'un des parrains avérés de la milice de criminels sans foi ni loi appelée la Main Rouge à l'origine de plusieurs crimes contre la population autochtone.
Pour ses pairs, il était un héros de la guerre de 1939-1945, ancien aviateur descendu par la DCA allemande, blessé et décoré, un véritable seigneur que même les colons approchaient avec beaucoup de circonspection tellement il était charismatique et craint. Toujours entouré de sa garde prétorienne constamment sur le qui-vive, il ne se déplaçait qu'en cortège, au point où certains affirmaient qu'il était mieux protégé que le gouverneur d'Algérie en personne.
Malgré tous les dangers et les difficultés de la tâche, Baadache se porta volontaire pour exécuter cette mission.
Le 28 décembre 1956, au niveau du n°108 de la rue Michelet (Didouche-Mourad actuellement), l'un des principaux axes de la capitale où la présence de l'Arabe était quasi intolérable, Baadache se faufila dans la foule européenne, s'approcha de Froger installé dans son véhicule et lui tira trois balles à bout portant au milieu de ses gardes médusés par la hardiesse et la rapidité de l'acte dans un lieu où il était pratiquement impossible de s'aventurer pour une «tête crépue» sans être repéré et neutralisé avant même de bouger le petit doigt.
Le moment de stupeur qui s'ensuivit permit à notre héros de prendre une ruelle adjacente et de disparaître dans le paysage, pris en main par ses camarades chargés d'assurer son décrochage rapidement.
Froger était mort sur le champ ce qui déclencha une campagne de représailles sans précédent contre la population et marqua ainsi un tournant décisif dans la perception qu'avaient les gens encore hésitants sur l'engagement dans la révolution. Dans les faits, cet attentat spectaculaire a incité des bataillons de jeunes à rejoindre le combat de la liberté.
Trahi plus tard, il fut arrêté, horriblement torturé, condamné et guillotiné le 25 juillet 1957.
L'auteur d'un tel acte de bravoure aussi déterminant dans le déroulement de l'histoire de la révolution et surtout du déclenchement de la fameuse Bataille d'Alger n'eut droit à aucun égard depuis le jour où le pays a arraché son indépendance. N'est-ce pas une manière sournoise d'oblitérer de la mémoire collective l'existence de cet événement crucial de notre histoire, un évènement qui a défrayé la chronique de l'époque et fait la une de la presse internationale?' Pourquoi?'
Il n'y a ni stèle, ni lieu, rue ou établissement portant son nom à travers tout le pays. Sa tombe que seulement quelques anciens compagnons connaissaient s'estompait inexorablement dans le terrain vague qu'est devenue cette partie du cimetière El Alia.
Son milieu social constitué de gens simples, crédules et ignorants tout des joutes bureaucratiques et des arcanes de l'administration mettait tout sur le compte de la fatalité. Pour eux, leur enfant Baadache est mort en chahid pour le pays et cette qualité leur suffisait amplement, le reste ce sont les autres (Etat et institutions) qui doivent y veiller. Malheureusement, ceux chargés d'y veiller n'ont pas veillé et ont plutôt failli lamentablement à leurs obligations avec une légèreté déconcertante !
Il est regrettable de constater l'incompréhensible indifférence qui entoure aussi bien cette affaire que celles d'autres martyrs dans la même situation, simplement peut-être parce qu'ils n'ont aucune personne pour soulever leur problème.
Sans la précieuse initiative des habitants de la cité Mahieddine son nom et son acte de bravoure digne des grands héros, voire toute son histoire allaient irrémédiablement s'abîmer dans les ténèbres de l'oubli.
En l'absence de l'Etat et de ses démembrements, des gens anonymes mais fidèles et loyaux à la mémoire ont pris en charge la recherche et la restauration de la tombe retrouvée in extremis avant que les derniers témoins ne disparaissent pour en faire une sépulture à la hauteur de ce héros. Ils se sont mobilisés pour le réhabiliter et permettre à leurs concitoyens de lui rendre l'hommage qu'il mérite et d'offrir à notre jeunesse l'un des symboles concrets du dévouement et du sacrifice suprème incarnés par l'un des leurs qui avait à peine leur âge à l'époque des faits. La population de la cité Mahieddine a de quoi être fière !
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Nom & prénom
email : *
Ville *
Pays : *
Profession :
Message : *
(Les champs * sont obligatores)