Morosité en attendant le port
Le visiteur de la ville côtière d?Azeffoun (60 km au nord-est de Tizi Ouzou), en saison pluvieuse, est frappé par le contraste entre la tristesse qui enveloppe la cité par rapport à son animation en période estivale. « Ici, en dehors de la mer, de ses houles et déchaînements, nous n?avons rien pour meubler nos journées », observe d?emblée Abderhamne, un jeune natif de la région. Le fracas des lames sur les récifs diffuse sur la ville d?Azeffoun un tempo qui n?est incommodant que pour les étrangers aux lieux. En contrebas de la vieille ville, s?étend le chantier du port d?Azeffoun qui laisse se dresser un phare au bout d?une jetée faite de tonnes de béton mêlé à de la roche de confortement. Ce projet de 1,2 milliard de dinars et auquel est suspendu, depuis plus de quinze ans, l?essor de cette commune de plus de 16 000 âmes, n?en finit pas de faire languir la population. Cette platitude cache cependant mille et une histoires locales, car « chaque année, un fait divers vient nous réveiller de notre torpeur », se rappelle notre compagnon. Lors de la tempête de fin décembre dernier, précise-t-il, « le spectacle fut sidérant. La grande grue que vous voyez échouée sur ce rivage et qui porte encore les marques de son infortune maritime, tanguait au point de rompre ses amarres ». En effet, à l?intérieur du port, deux énormes têtes métalliques, s?étant complètement détachées de leur scellement sur le quai, témoignent de la force qui s?exerçait sur elles à mesure que la grue excavatrice tirait sur ses cordages, avant de s?en libérer complètement. « Aucune de nos barques n?a souffert de cette tempête. Mais depuis cette nuit maudite, nous ne nous sentons plus en sécurité dans ce port », nous dit un pêcheur, rencontré à l?intérieur de sa loge. C?est l?une des cinquante cases que les autorités ont mises à la disposition des gens de la mer pour s?y abriter, « surtout que nous ne sortons en mer que trois à quatre mois par an », nous dit un pêcheur qui joue du canif pour démêler l?écheveau de son filet aux mailles enchevêtrées. Son « collègue » renchérit : « Revenez en été et vous verrez dans quelle anarchie nous travaillons. Des centaines de jeunes estivants passent la nuit sur le quai et se baignent dans les eaux mazoutées du port, entre les barques. Un jour, l?un d?eux finira par être blessé par les hélices de nos moteurs. » Notre interlocuteur se dit las de rouspéter à chaque fois « pour faire réparer la conduite d?eau endommagée par les engins ». Au fil de la discussion avec ces marins, se dessine le tableau d?une profession exsangue : manque de matériels, rentabilité aléatoire, insécurité et précarité. « J?ai fait des démarches pour pouvoir acquérir et renflouer une embarcation qui a coulé il y a quelques mois à l?intérieur du port, en vain. Il semblerait qu?elle est l?objet d?un contentieux, mais subit pendant ce temps les effets de l?eau salée », révèle notre interlocuteur.En effet, dans un coin de l?abri du port, une barque ayant sombré est visible. Plus loin, Abderahmane nous montre ce qui a focalisé les regards des badauds et alimenté les rumeurs les plus folles : deux canots pneumatiques que les gardes-côtes ont arraisonnés à plusieurs mois d?intervalle, en haute mer, sont amarrés l?un contre l?autre. « Ici, l?on parle de zodiacs servant au trafic de stupéfiants », lance-t-il en quittant le port. Notre guide est quelque peu blasé de cette ville que la mer a du mal à faire vivre. Il dit ne jamais vouloir être pêcheur ni larguer les amarres pour un exil hypothétique, mais pressé de voir le port livré et l?activité économique et commerciale s?installer. Pour la nuit, il s?apprête à rejoindre son poste de gardien dans une fabrique agroalimentaire sur les hauteurs de la ville. Loin de la mer.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Abdenour Bouhireb
Source : www.elwatan.com