
Une mounadara (confrontation en arabe) a opposé les universitaires Makhlouf Boukrouh, algérien, et Sid Ali Ismael, égyptien, sous les auspices de l'Institut arabe du théâtre lors de la 9e édition du Festival de théâtre arabe à Oran. Son objet : qui, du Libanais Maroun Al Naqqash ou de l'Algérien Abraham Daninos, a le premier produit une pièce dans le monde arabe 'Une première confrontation en 2014 à Sharjah (Emirats arabes unis) s'est achevée sans résultat positif pour la thèse algérienne. Le «machreko-centrisme» avait sévi, et cela bien que Daninos ait publié en 1847 la pièce Nouzhat el mouchtaq oua ghoussat el achaq fi madinat Tiriak fi el Irak* quand Al Naqqash a monté sa pièce en 1848, selon l'indication portée par son propre frère sur l'édition qu'il en a faite en 1868. Le jury était constitué de quatre membres. Mais le Libanais, qui devait apporter la preuve que la pièce de Al Naqqash a été montée en 1847, comme cela est souvent asserté, n'a pas fait le déplacement à Oran.Dans ses conclusions, le jury de la mounadara a coupé la poire en deux, se limitant à reconnaître l'existence de Nouzhat? sans trancher sur la question de la primauté. C'est un progrès par rapport au niet opposé à El Shardjah. Mais ce qui devait être un débat académique a viré à une mascarade de la part de l'Egyptien.Quittant le pupitre, il s'est adonné à un show à la façon des bonimenteurs, usant d'une théâtralité dans la posture, les effets de voix et les gestes, loin du discours scientifique. Il a fait feu de tout bois, jusqu'aux contrevérités. Il a même ré-intitulé son intervention : «Complot sioniste contre la primauté de Maroun Al Naqqash» ! Enfin, il n'a pas craint de jeter le discrédit sur le lieu de la controverse, soit l'Algérie, terrain qu'il juge non neutre, comme s'il s'agissait d'un match de football. Réagissant à sa hargne, un intervenant a dénoncé chez lui un complexe de supériorité moyen-oriental par rapport au Maghreb.Face à lui, Boukrouh s'en est tenu à un strict examen des faits, rappelant la preuve irréfutable que An Naqqash a monté en 1848 El Bakhil d'après une adaptation libre de L'Avare de Molière, alors que Daninos a fait ?uvre de création, ce que confirment les archives présentées. A sa suite, Sid Ali Ismael, qui ne remet plus en cause l'existence de Nouzhat?, a nié toute algérianité à Daninos et attribué la paternité de son ?uvre à un quelconque auteur maghrébin, tunisien, marocain ou libyen. Pourtant, le texte est écrit dans un langage typiquement algérois. Et quand l'Egyptien suppose que l'auteur peut être Algérien, il date la publication de 1850 ! En outre, Ismael s'appuie sur les mêmes documents produits par Boukrouh pour démonter une chose et son contraire. Il cite la revue de la Société des Orientalistes pour affirmer que Daninos était Français et qu'il résidait à Paris et donc si Nouzhat? est son ?uvre, elle a de facto la nationalité française et ne peut être arabe.Or, si Abraham Daninos était naturalisé français, il est né et décédé Alger (1797-1872). Il a effectivement exercé les fonctions d'interprète au Tribunal du commerce de la Seine et est l'auteur du vocabulaire arabe destiné aux officiers du corps expéditionnaire français en Algérie. Mais il est attesté qu'il a vécu principalement à Alger, notamment durant la période concernée. Les archives de l'état civil mentionnent qu'il a épousé le 20 janvier 1853 à Alger, Rosa Bouchara, née à Alger en 1814. Il est alors interprète près la justice de paix et du Tribunal du commerce d'Alger. Tout cela est vérifié. Par ailleurs, pour mettre en doute le fait que Daninos soit l'auteur de Nouzhat, Sid Ali Ismael s'appuie sur le fait que le texte imprimé ne comporte pas le nom de son auteur, mais seulement une dédicace de Daninos sur une feuille volante.Or, la même revue orientaliste sur laquelle s'appuie Ismael mentionne expressément que Daninois a fait don de quelques exemplaires «d'une comédie composée par lui». Enfin, l'universitaire égyptien réfute l'idée qu'il y ait eu édition mais simplement impression de Nouzhat par le moyen de lithographie. Sur cette question, un des membres du jury, le Marocain Azzedine Bounit, indique qu'au XIXe siècle, il n'y avait pas d'édition de pièces de théâtre parce qu'on ne lisait pas ce genre de littérature, ce qui explique le recours à la lithographie qui reproduit les manuscrits. Pour ce qui est de la supposée man?uvre sioniste, il l'exclut en signalant que celui qui a exhumé Nouzhat? des archives, Philip Sadrove, et son coauteur, Shmel Moreh, dans Contribution des juifs au XIXe siècle dans la culture arabe, avaient pour souci de réhabiliter les juifs sépharades méprisés par les juifs ashkénazes issus d'Europe. *«Le plaisant voyage des amoureux et la souffrance des amants dans la ville de Tiryaq en Irak» (traduit par Daninos lui-même).
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Mohamed Kali
Source : www.elwatan.com