Dans cette petite ville à l'est d'Alger, tout le monde le connaît. Fantasque, il ne manque ni d'originalité ni d'audace ni d'insouciance. On ne sait pas pourquoi ses parents l'ont appelé Amar à sa naissance mais on sait, puisque ce n'est pas bien difficile à deviner, les habitants de sa qualité ont fini par greffer le mot «candidat» à son prénom originel.
Oh, il ne se plaint pas de cette attention toute caricaturale que lui prêtent les siens, il est la caricature incarnée. Il en abuse même, histoire d'élargir sa «popularité», sachant qu'il aura du mal à trouver autre chose par quoi exister. Cela fait maintenant un peu plus de trente années depuis qu'il est...
candidat et juste un peu moins depuis qu'on l'appelle Amar candidat. Il y a trente ans donc, peut-être un peu plus ou un peu moins, on a «pensé à lui» pour remplacer au pied levé l'avant-queue de la liste du parti unique qui s'est désisté au dernier moment pour des raisons restées énigmatiques jusqu'au jour d'aujourd'hui. Amar, qui n'avait pas encore le sobriquet de candidat, était chef de parc à la mairie de sa petite ville.
Bravache et un tantinet drôle, le genre de pauvre bougre à qui il arrive de se prendre au sérieux rien que par le fait de bosser à la mairie, Amar avait esquissé l'hésitation d'usage, puis il a accepté avec l'enthousiasme de quelqu'un qu'on apprécie enfin «à sa juste valeur».
Bien sûr, Amar n'avait pas été élu et pour cause, il était «suppléant», réussir à ne pas se faire élire sur une liste qui n'a pas de concurrent étant l'une des grandes performances du parti unique ! Il n'a pas été élu, il a essuyé quelques sarcasmes de son entourage qui en avaient déjà beaucoup fait à l'annonce de sa candidature, mais il savait que désormais, rien ne sera plus comme avant pour lui.
Il venait d'intégrer le cercle des gens importants. On le lui avait dit, la «doula» ne laisse pas tomber ceux qui l'ont servie dans les moments difficiles.
Et la doula ne l'a pas laissé tomber. Première promotion, il a quitté la petite braque en tôles qui lui servait de bureau dans un coin du parking communal pour entrer au cabinet du maire dont il est devenu l'homme de main. Puis un logement social l'a arraché à l'insoutenable promiscuité de la vieille maison familiale, ce qui a fait jaser autour de lui. Désormais, on ne se moque plus de lui.
Au mandat suivant, il avait grignoté quelques places jusqu'à occuper le milieu de la liste. Amar a gagné en expérience dans les affaires de la cité, pris de l'assurance et parle maintenant en public. Il y avait toujours quelques irréductibles qui ne le prenaient jamais au sérieux mais Amar, qu'on commençait déjà à appeler «Amar candidat», s'en moquait éperdument. Puis les choses se sont compliquées après la révolte d'octobre. Il n'était plus recommandé d'être dans le cercle de la doula et Amar l'avait bien compris.
Il a quitté la mairie et a ouvert un petit commerce qui a vite prospéré. Aux premières élections pluralistes, un sombre petit parti surgi de nulle part a pensé à lui pour sa «notoriété» dans la localité. Il était tête de liste mais il n'a pas été élu. Amar candidat n'allait pas siéger à l'APC mais il avait appris à dénoncer «la bipolarité».
Depuis le deuxième mandat «pluraliste», il a fermé son commerce d'alimentation générale pour ouvrir un commerce de candidatures, de voix et de sièges. A chaque scrutin, Amar candidat se portait candidat avec un parti différent. Il achetait la liste, vendait des voix et revendait son siège.
Amar candidat est maintenant plein aux as et ceux qui n'ont pas compris pourquoi il était toujours candidat ont compris depuis vendredi dernier. C'est lui a négocié toutes les listes pour tous les partis, leur a acheté les voix dont ils ont besoin et coordonné la vente des sièges pour la majorité municipale. Il reste encore deux ou trois voisins qui n'ont pas compris, mais Amar candidat ne va pas tout expliquer à tout le monde.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Le Temps d'Algérie
Source : www.letempsdz.com