«L'exode, c'est sortir du ventre de sa mère.» Achille Chavée
Il avait vécu les deux premières années de la guerre comme les ont vécues tous les jeunes de son âge qui sont restés au pays, qui n'ont pas osé prendre le maquis parce qu'ils estimaient qu'il fallait plus que du courage pour le faire, c'est-à-dire posséder en soi les ressources nécessaires pour faire face à toutes les situations qui pouvaient découler d'une période pleine de périls. D'ailleurs, aucun des frères de Aâmi Noureddine n'avait pris le maquis. Ses deux aînés avaient pris le soin d'aller à Alger et le plus jeune est parti en France. Il est donc resté comme le dernier adulte mâle de la nombreuse maisonnée, une sorte de gardien en somme, qui devait affronter les nouvelles difficultés nées de la guerre. Comme la pression de l'armée coloniale se faisait de plus en plus forte sur le petit hameau, il devint urgent pour beaucoup de songer à changer d'atmosphère. Tout commença une nuit par l'incursion de l'armée d'occupation: celle-ci avait surpris un des gardiens postés à l'entrée du village et l'avait abattu avant qu'il ne donne l'alerte. Les partisans avaient juste eu le temps en entendant les détonations de prendre la direction opposée pour se fondre dans la nuit épaisse. Au petit matin, les soldats avaient alors amené le cadavre et l'avaient exposé sur la place publique. Ils obligèrent les rares hommes encore présents, à venir reconnaître le cadavre. Le premier qui passa devant la dépouille fut le plus proche cousin du défunt. Il nia connaître cet homme: le lieutenant qui commandait le détachement le roua de coups en le traitant de menteur et de complice des fellaghas. Il exhiba alors les papiers d'identité du défunt et menaça toute la population de représailles. Aâmi Noureddine m'assura que toutes les familles qui étaient restées au village hébergeaient et restauraient les combattants de la nuit, à tour de rôle. A ma question de savoir si ces braves gens possédaient des attestations communales, Aâmi Noureddine me répondit par la négative. Il me montra Aâmi Ahmed, octogénaire dont la santé déclinait: «Tu vois ce vieil homme qui voit à peine et qui marche péniblement! Bien que sa famille ait donné beaucoup pour la cause commune en raison de leur aisance matérielle, il n'a jamais songé à se faire délivrer un morceau de papier de reconnaissance des services rendus. Il en est de même pour moi. Dans notre bonne foi, nous avons cru que c'était naturel que les fils de ce pays fassent leur devoir et seuls ceux qui s'en sont sortis avec des handicaps peuvent ouvrir droit à une quelconque pension. Le peu que nous ayons fait, nous l'avons fait pour l'amour de Dieu. Et quand quelqu'un me demande si j'ai participé à l'effort national, je lui réponds fièrement que chez nous, même les ânes ont participé.»
Aâmi Noureddine me confia que quelques jours après l'incursion nocturne des soldats français, un officier supérieur était venu avec une nombreuse escorte et avait demandé à tout le monde d'évacuer le village qui devenait ainsi une zone interdite qui ne serait plus hors d'atteinte des pilonnages de l'artillerie ou des bombardements de l'aviation.
Je mis ma famille à l'abri chez des parents qui habitaient le chef-lieu communal et moi je partis, sans papiers, sans laissez-passer pour Alger. Je dirais même qu'il m'a fallu faire de l'auto-stop pour rejoindre la grande ville. C'est un brave chauffeur de camion qui devait bien connaître tous les nombreux contrôles routiers qui me prit en charge et me déposa sans encombre aux Halles centrales. Je fus hébergé chez un cousin à la Casbah et quand j'ai trouvé un petit boulot chez un commerçant, j'ai loué une petite pièce à côté de mon cousin. C'est ainsi que je suis devenu un citadin malgré moi.»
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Selim M'SILI
Source : www.lexpressiondz.com