L'infatigable militant des droits de l'homme, un des fondateurs de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l'homme (LADDH) en 1985, Ali Yahia Abdenour, nous a reçus dans sa maison, au lendemain de la réception du Prix Matoub Lounès contre l'oubli, qui lui a été décerné par l'association Amgud (bourgeon), activant dans la région de Draa El-Mizan. Du haut de ses 98 ans, à la santé un peu fragile, l'homme continue de défendre ses idées et d'y croire malgré tout, comme la nécessité d'instaurer un véritable Etat de droit, la séparation des pouvoirs, l'indépendance de la justice et l'égalité homme/femme. En répondant à nos questions, Ali Yahia Abdenour dégage une forte conviction, que le combat d'hier et d'aujourd'hui aboutira demain, et que la lutte pour les droits, tous les droits, n'est pas vaine. Il s'exprime aussi sur le Prix Matoub Lounès qu'il a reçu, et du problème de son appartement au boulevard Bougara à El-Biar (Alger). Il racontre le moment où, prenant un café avec Boumediène dans cet appartement, on lui a proposé de choisir une villa?Entretien réalisé par Karim Aimeur
Le Temps d'Algérie : Pour honorer votre long combat en engagement pour les droits de l'homme, l'association Amgud de Draa El-Mizan vous a attribué le Prix Matoub Lounès contre l'oubli. Quel est votre sentiment après cette distinction '
Ali Yahia Abdenour : Je remercie ceux qui m'ont donné le prix, même si je voudrais qu'ils le donnent aux plus jeunes maintenant. Il faut encourager les jeunes qui travaillent dans des conditions difficiles. Matoub Lounès était quelqu'un qui a passé sa vie pour l'amazighité et la démocratie.
Ses chansons sont connues par tout le monde. Et ce qui est très important, c'est que ses chansons, comme celles d'Idir, Ait Menguellet et d'autres, sont très importantes. Elles sont plus qu'un discours politique. Elles ont orienté les jeunes. Permettez-moi d'expliquer ce que signifie le nom de Draâ El-Mizan. Draâ, en Kabyle, signifie celui qui a la force (surtout pour protéger ceux qui sont écrasés). El Mizan, c'est la balance. Et dans le monde, la justice est concrétisée par la balance. Donc il y a la force et la balance. Il y a 5 siècles, c'était un village. Aujourd'hui, c'est devenu une ville. Mais à l'époque, nos ancêtres ont pensé à dire Draâ et El Mizan. C'est-à-dire «la force au service de la justice». C'est ce qui est fait dans tous les pays démocratiques dans le monde. Maintenant, quand la justice applique la loi, c'est la force qui vient au service de la justice. En Algérie, c'est la justice qui est au service de la force. Dans la commune de Draâ El Mizan, ils devraient écrire ça : «C'est la force qui est au service de la justice, et non la justice au service de la force».
Les jeunes de cette association qui vous a attribué le Prix ne veulent pas qu'il y ait rupture entre les générations. Pensez-vous, aujourd'hui, qu'il y a une rupture de générations, entre celle d'hier et celle d'aujourd'hui '
En Algérie, il y a la génération qui a fait l'indépendance du pays. Elle est passée. La plupart est morte. Les martyrs appartiennent au peuple algérien, mais d'abord à leurs familles. Ensuite, il y a la deuxième génération, qui est venue juste après et qui a commencé à construire le pays. En 1962, en commençant à construire le pays, cette génération a tenu compte des sacrifices des anciens, et a commencé à faire du bon travail.
Il y a maintenant votre génération qui va construire l'avenir. Il faut tenir compte du passé, tout le passé, depuis Massinissa, Jugurtha, Dihia, avec l'arrivée des arabes et surtout de l'islam, du colonialisme français, sans oublier les turcs qui étaient aussi un colonialisme? Il faut tenir aussi compte du présent, avec tout ce qui se passe, avec la corruption instaurée par le système, et où chacun veut prendre la place de l'autre, et penser à l'avenir. En 1962, on est passé du colonialisme au totalitarisme.
C'est la démocratie qui peut sauver l'Algérie et les jeunes. La démocratie, c'est de permettre au peuple d'être souverain, de désigner librement ses représentants qui vont travailler pour lui, à travers des élections libres, ce qui ne s'est jamais passé jusqu'à présent. Il y a deux Algérie : celle des puissants et des riches, toujours plus riches, qui vont soigner leurs maux d'estomac à l'étranger, et de l'autre côté, il y a l'Algérie des pauvres, des jeunes et des femmes qui luttent pour construire cette Algérie.
La séparation des pouvoirs n'existe pas. Nous sommes arrivés à un moment où ça doit changer. Est-ce que ça va changer politiquement ' Par la rue ' Ce n'est pas souhaitable. Il va y avoir un changement. Ça peut durer peut-être un peu du temps. Mais il va y avoir un changement.
Vous avez toujours défendu la femme et la place qu'elle doit occuper dans la société, plaidant pour une égalité totale avec l'homme. Un commentaire?
D'abord, il faut partir du principe que la femme a les mêmes qualités que l'homme. Donc, elle doit disposer des mêmes droits que lui. La femme doit être l'égale de l'homme, dans tous les domaines. Il y a un proverbe qui dit «l'homme est la tête de la maison». Mais la femme c'est le cou. Et c'est le cou qui oriente la tête dans la direction qu'il veut. En 1962, après l'indépendance, on a dit aux femmes de retourner à la maison. Pourtant, pendant la guerre, les sacrifices ont été faits par tout le peuple algérien, femmes et hommes, parce qu'il ne faut pas voir seulement les combattants.
Dans l'Algérie rurale, dans tous les villages, les femmes, les hommes ne dormaient pas la nuit. A n'importe quel moment, les soldats français pouvaient arriver, brûler les maisons, prendre les jeunes et les tuer. Les femmes servaient les combattants, leur donnaient à manger quand ils venaient à n'importe quelle heure, elles remplaçaient, pour l'agriculture, les hommes qui n'existaient pas. Elles transportaient aux maquis les munitions. Elles étaient emprisonnées, elles étaient frappées, elles ne pouvaient pas manger. On ne peut pas imaginer ce qui s'est passé, le travail où tout le monde a participé. C'est vrai qu'on a des traditions très sévères. Mais la femme doit être l'égale de l'homme. Actuellement, la femme est majoritaire dans beaucoup de secteurs. Dans l'Education, la Santé? Je suis convaincu que le jour où on aura une femme présidente arrivera.
On va aborder, si vous voulez, la situation de cet appartement, qui a suscité, il y a quelques mois, une folle polémique. Où en est-on dans votre conflit avec les Domaines '
Cet appartement, je l'occupe depuis l'été 1962. C'est Ahmed Belouniche, qui était un compagnon durant la guerre, qui me l'a donné. Il était vide. Je l'ai occupé, et quand je suis devenu ministre de l'Agriculture, je suis sorti une fois, en 1967, avec Boumediene dans l'autogestion. Nous avons déjeuné dans une ferme autogérée. Et nous avons pris le café ici, dans cet appartement, au 4e étage de cet immeuble. Au cinquième étage, il y avait une famille nombreuse. Et les enfants roulaient avec des bicyclettes. En entendant le bruit, Boumediene m'a dit «comment tu peux travailler ici et comment tu peux y vivre '». Il m'a dit qu'il faut toucher Hadj Yalla, qui était à l'époque préfet d'Alger. Hadj Yalla est venu chez moi le soir d'après. Il m'a demandé de l'accompagner, et voir toutes les villas afin d'en choisir une. Je le dis ici : en 1962, j'étais instituteur. Je suis devenu ministre, et je savais que je n'allais pas être éternellement ministre. Je vais redevenir instituteur. Pour prendre une villa, c'est cher. Je ne peux pas la payer. Je vais redevenir instituteur et je ne prends pas de villa. Maintenant, pour la qualité de moudjahid, «Moudjahid, c'est faire son devoir. C'est tout». On a fait notre devoir et que chacun reprenne sa place. J'ai donc refusé de prendre la villa que Hadj Yalla m'a proposée. En 1962, la fédération d'Alger m'a proposé plusieurs villas et appartements, et j'ai toujours refusé. Pour le problème de mon appartement ici, ils ont, par la suite, vendu les appartements à tous les occupants, à part à moi.
Le bruit fait autour de l'appartement n'est pas fait juste pour l'appartement. C'est l'injustice que je n'ai pas accepté. Eux, ils ont pris les villas, les domaines autogérés gratuitement, ils ont pris les richesses du pays à l'intérieur et à l'extérieur, et moi, je suis resté dans mon appartement depuis 1962, sans rien demander.
La situation de l'appartement est-elle réglée '
On m'a dit que c'est en voie de régularisation. Ce sont les voisins qui me l'ont dit. Eux, ils ont déjà payé leurs appartements. C'est au niveau des Domaines qu'on leur a dit que leurs appartements, ainsi que le mien, sont en voie de régularisation. Ils vont nous délivrer ensemble les actes de propriétés. Ce sont les voisins qui me l'ont dit.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : K A
Source : www.letempsdz.com