La normalisation des relations entre l'Algérie et le Maroc est tributaire
du courage de se dire toutes les vérités, y compris celles tues pour des
raisons d'Etat : c'est le prix pour ce Maghreb fantasmé, uni, durable et
fraternel.
La question de la «normalisation» des relations entre l'Algérie et le
Maroc est revenue à la «une» de l'actualité avec la visite du ministre des
Affaires étrangères marocain à Alger et, comme à l'habitude, a été habillée par
un discours politique cauteleux, mielleux, tartuffard,
qu'une bonne partie des médias nationaux des deux pays reprennent parfois en
l'amplifiant, alors que quelques jours auparavant, des déclarations officielles
et officieuses incendiaires, agressives, voire haineuses des officiels, reprises
par ces mêmes médias, fusaient des deux côtés de la frontière. C'en est ainsi
depuis plus de 30 ans et même avant la crise du Sahara de 1975 (la «guerre des
sables» de 1963, par exemple).
Alors, en quoi la dernière visite du ministre marocain à Alger peut-elle
«réchauffer» la coopération entre les deux pays, sachant pertinemment que les
divergences sont si tranchées qu'il est presque illusoire d'espérer retrouver, du
moins dans les court et moyen termes, cette «fraternité» si voulue et rêvée par
les peuples des deux pays ? Ne tournons pas autour du pot et examinons le
pourquoi de cette crispation des relations entre les deux pays.
Paradoxalement, la question de l'avenir du Sahara Occidental, prétextée
comme principal obstacle à une coopération tous azimuts entre les deux pays, ne
peut nullement justifier toute l'envergure de la crise. D'abord parce qu'elle
est prise en charge par la diplomatie internationale, notamment par l'Onu, et
que des résolutions, tant de l'AG que du Conseil de sécurité, accompagnent la négociation entre les deux parties
concernées que sont le Polisario et le Maroc. L'Algérie comme la Mauritanie sont, de par
leur proximité du conflit, admises comme simples membres observateurs. A titre
de comparaison, même l'Europe vit ce genre de «conflit» avec les différends
frontaliers entre Chypre et la
Turquie ou la
Grèce et la
Macédoine, sans parler des Balkans, et cela n'empêche pas
pour autant la construction européenne. Evidemment, l'Algérie s'en tient à la
lettre aux principes contenus dans le droit international et qu'elle a, par
ailleurs, appliqué pour décider de son propre avenir lors de sa lutte de
libération conte la colonisation française : le référendum populaire du 3
juillet 1962. Cela, le Maroc le sait.
La réalité est que d'autres divergences, litiges et contentieux opposent
les deux pays. C'est le sens qu'il faut donner à la revendication algérienne de
proposer la «négociation du contentieux dans sa globalité», c'est-à-dire
l'ensemble des différends qui empêchent une vraie et sincère coopération depuis
que l'Algérie est indépendante. A commencer par celui du tracé des frontières. Faut-il
rappeler que le Maroc est le seul pays frontalier de l'Algérie (sur les sept) qui
conteste encore le tracé des frontières communes, malgré leur garantie par le
droit international et les Accords d'Ifrane de 1969
et de Tlemcen de 1970 ? La «guerre des sables» de 1963 n'a pas suffi à calmer
les ardeurs expansionnistes du voisin marocain. Et puis, l'autre problème dont
il faut avoir le courage de parler, celui des citoyens expulsés des deux côtés
de la frontière lors de la crise du Sahara Occidental en 1975. Pour le Palais
royal, c'est l'Algérie qui a commencé les expulsions des Marocains d'Algérie en
décembre 1975. Pourtant, c'est bien le pouvoir marocain de Hassan II qui
inaugura cet épisode tragique pour les citoyens des deux pays. Oui, Hassan II
avait lancé sa «marche verte» en novembre, soit un mois auparavant, pour
occuper le Sahara Occidental et, dans la foulée, des milliers d'Algériens
établis au Maroc ont été chassés au cours de ce même mois de novembre 1975 du
Maroc. Le pouvoir algérien de l'époque a répliqué en chassant, à son tour, les
Marocains établis en Algérie. Faut-il ergoter sur cette tragédie et qui a
commencé ? L'honnêteté voudrait que l'on admette que ce fut une erreur
historique commise par les deux pouvoirs d'alors et dont les victimes on été
des civils des deux pays.
Le courage politique voudrait qu'aujourd'hui les deux pays regardent en
face ce problème et en discutent sans haine ou esprit de vengeance afin que les
dizaines de milliers de victimes algériennes et marocaines soient, à défaut de
récupérer leurs biens, rétablies dans leur dignité, soit par la voie de la
compensation, soit par leur reconnaissance symbolique en tant que victimes par
les deux pouvoirs d'alors.
Et puis, il y a la question de la réouverture des frontières terrestres. Que
faire ? Parce qu'elles ne peuvent être maintenues indéfiniment fermées, il est
impératif de trouver une «sortie» qui satisfasse les deux pays en ces temps de
construction de grands ensembles régionaux. Bien sûr, on connaît la genèse de
ce chapitre : la réaction «pavlovienne» de Hassan II attribuant l'attentat
terroriste de Marrakech d'août 1994 aux services secrets algériens et sa
décision d'instaurer le visa pour les Algériens en visite au Maroc, enfreignant
les Accord de Zéralda de juin 1988 et leur
ratification à Marrakech en février 1989. L'Algérie avait alors décidé, en
réponse, de fermer sa frontière terrestre pour cerner le trafic d'armes et de
drogue qui alimentait les groupes terroristes, dont certains utilisaient le
Maroc comme terre de repli. Là, faut bien que le Palais royal explique comment
des terroristes activant en Algérie peuvent «se griller» en commettant des
attentats sur leur base de repli. De quelque angle que l'on prenne les
différends entre les deux pays, il nous revient à la face une véritable orchestration
politique qui manipule et prend en otage les deux peuples, pourtant si proches.
Il est significatif de constater le «mur» qui oppose, de part et d'autre de la
frontière, la société civile, y compris les organisations de défense des droits
de l'homme, d'intellectuels et d'hommes de culture, alors qu'elles sont censées
être du côté de la justice, de la vérité, du droit et des libertés d'expression
et d'opinion. Souvent, elles versent dans une attitude honteuse, aux antipodes
de leurs missions : elles deviennent plus royalistes que le roi au premier
désaccord sur un quelconque avis divergent, en particulier celui ayant trait à
la question de l'avenir du Sahara Occidental.
C'est pourquoi, et en cette conjoncture de bouleversement politique dans
le Maghreb et le monde arabe en général, il incombe à la société civile, aux
organisations non gouvernementales, aux intellectuels, aux journalistes, aux
élites des deux pays de s'impliquer et de mener le combat contre toutes les
injustices et atteintes aux libertés, de dénoncer avec courage les attitudes
conservatrices et éculées des gouvernants qui s'agrippent au statu quo et
méprisent les aspirations des peuples à la dignité et à la liberté. Le Maghreb
uni ne peut être un simple slogan politique. Pour être vrai, il doit être
consubstantiel du cri du cÅ“ur des peuples qui en rêvent.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Notre Bureau De Bruxelles: M'hammedi Bouzina Med
Source : www.lequotidien-oran.com