Tandis que l'Union européenne tente d'imposer une ligne unique en Afrique du Nord, l'Italie déroge au consensus bruxellois en renforçant son partenariat stratégique avec l'Algérie. Au-delà du pragmatisme énergétique, c'est une vision géopolitique et économique alternative qui se dessine entre Alger et Rome. Un tournant silencieux, mais déterminant pour l'avenir du bassin méditerranéen.
Une fracture politique au sein de l'Union européenne
La guerre en Ukraine, les tensions migratoires et la montée des logiques souverainistes ont mis en évidence les fractures profondes au sein de l'Union européenne. Derrière le discours d'unité, Bruxelles peine à masquer ses dissensions internes sur la politique à mener avec les pays du Maghreb, et en particulier avec l'Algérie. Si la France, affaiblie en Afrique, adopte une posture de plus en plus rigide, l'Italie surprend en rompant avec cette ligne : Giorgia Meloni refuse de céder aux pressions et assume une alliance ouverte et stratégique avec Alger.
Une Algérie qui parle fort, une Italie qui écoute
Depuis l'arrivée au pouvoir du Président Abdelmadjid Tebboune, l'Algérie affirme une diplomatie fondée sur la souveraineté, le refus des ingérences et le développement de partenariats mutuellement bénéfiques. En refusant d'être un simple fournisseur d'énergie pour l'Europe, Alger impose désormais une relation d'égal à égal. Rome semble avoir compris le message.
Alors que la majorité des chancelleries européennes conditionnent leur coopération à des clauses migratoires ou à des alignements diplomatiques, l'Italie opte pour une approche économique pragmatique, centrée sur les intérêts communs : sécurité énergétique, co-développement, stabilité régionale.
Un partenariat énergétique… et au-delà
Le rapprochement Algérie-Italie a connu un coup d'accélérateur avec la guerre en Ukraine. L'Italie, confrontée à la réduction de ses importations russes, a fait le pari algérien pour garantir sa sécurité énergétique. Le résultat est spectaculaire : l'Algérie est devenue en 2023 le premier fournisseur de gaz naturel de l'Italie, via le gazoduc Transmed.
Mais le partenariat ne s'arrête pas là. L'ENI (compagnie pétrolière italienne) et Sonatrach multiplient les projets conjoints, y compris dans les énergies renouvelables, comme l'hydrogène vert et le solaire dans le Grand Sud algérien. Il ne s'agit plus seulement d'extraction, mais de transfert technologique, d'investissement et de création d'emploi local.
Le projet de faire de l'Algérie un hub énergétique pour le continent africain et l'Europe du Sud s'inscrit dans une vision de long terme, où l'Italie jouerait un rôle de passerelle. Cette dynamique permettrait à Alger de diversifier son économie, tout en consolidant sa souveraineté.
L'Algérie mise sur le co-développement économique
Au-delà de l'énergie, le partenariat se déploie sur plusieurs volets :
Industrie agroalimentaire et transformation agricole, avec des entreprises italiennes prêtes à accompagner la stratégie algérienne de sécurité alimentaire. Formation technique et industrielle, notamment dans les secteurs de la mécanique, du textile et des matériaux de construction.
Soutien aux PME et start-up algériennes, en vue d'une intégration régionale et d'un accès au marché européen.
Ces axes s'inscrivent dans la volonté du gouvernement algérien de rompre avec la dépendance aux hydrocarbures et de promouvoir un modèle économique inclusif, productif et tourné vers l'Afrique et la Méditerranée.
Rome renoue avec l'héritage d'Enrico Mattei
Ce choix stratégique de l'Italie évoque un retour aux sources : l'héritage d'Enrico Mattei, fondateur de l'ENI, qui avait toujours privilégié une approche de coopération avec les pays du Sud, fondée sur la dignité et le partage des richesses.
Contre les logiques néocoloniales ou paternalistes, l'Italie semble renouer avec une diplomatie économique plus équilibrée, respectueuse de la souveraineté des partenaires. Dans cette optique, l'Algérie n'est pas un sous-traitant énergétique mais un allié stratégique pour l'indépendance de l'Europe du Sud.
La Méditerranée, épicentre du monde multipolaire ?
Ce rapprochement Algérie–Italie pourrait préfigurer une nouvelle architecture régionale. Dans un monde multipolaire, la Méditerranée n'est plus une simple arrière-cour de l'Europe, mais un carrefour stratégique entre l'Afrique, le Moyen-Orient et l'Europe du Sud.
L'Algérie, forte de sa stabilité interne retrouvée, de ses ressources et de sa diplomatie équilibrée, peut jouer un rôle pivot dans cette recomposition. Et l'Italie, en refusant les injonctions de Bruxelles, pourrait devenir le partenaire de référence pour une Méditerranée souveraine, durable et prospère.
Une alliance de rupture, une vision d'avenir
Le pari italo-algérien n'est pas sans risques : il bouscule les équilibres anciens, dérange les puissances tutélaires, et pourrait être entravé par des jeux d'influence ou des pressions extérieures. Mais il incarne une voie alternative crédible, fondée sur le respect mutuel, l'intérêt commun et la lucidité stratégique.
Dans une Méditerranée fracturée, l'axe Alger–Rome ouvre une brèche dans l'ordre établi. Il ne s'agit pas seulement d'économie ou de diplomatie : il s'agit de redonner une voix aux peuples du Sud, et d'écrire un futur où la souveraineté ne sera plus une exception, mais la norme.
Réaction négative des médias français à la visite de Tebboune en Italie et à l'attitude de Giorgia Meloni
L'analyse des réactions françaises à la visite du président algérien Abdelmadjid Tebboune en Italie, ainsi qu'à l'attitude de la Première ministre italienne Giorgia Meloni, révèle plusieurs mécanismes explicatifs issus du contexte géopolitique et médiatique actuel. Contexte de crise entre la France et l'Algérie
Les relations franco-algériennes sont particulièrement tendues depuis plusieurs mois, sur fond de crises multiples : reconnaissance par la France de « la marocanité du Sahara occidental », polémiques sur l'immigration ou arrestations de figures algériennes en France, menant à une rupture quasi-totale du dialogue diplomatique entre Paris et Alger.
La visite officielle de Tebboune à Rome, marquée par des accords stratégiques et un accueil protocolaire chaleureux, contraste avec ce gel des relations avec la France — d'où un sentiment de « malaise » et, dans certains courants politiques français, d'humiliation ou de «trahison» européenne.
Méfiance face au rapprochement Algérie-Italie
Ce rapprochement algéro-italien, notamment dans les secteurs énergétiques et industriels, est perçu comme un revers géopolitique pour la France, historiquement influente en Algérie mais désormais marginalisée dans la Méditerranée. Certains médias français et figures politiques voient d'un mauvais Å“il cette diversification des alliances par l'Algérie, estimant que l'Italie profite de la situation conflictuelle entre Paris et Alger pour raffermir ses liens au détriment de la solidarité européenne.
Traitement médiatique de l'attitude de Meloni
Giorgia Meloni, souvent critiquée dans les médias français pour ses positions conservatrices et sa gestion de la liberté de la presse en Italie, est parfois présentée comme «traîtresse» par certains commentateurs radicaux ou partisans d'une Europe solidaire autour de la France.
Cette accusation de « trahison » repose sur une lecture nationaliste ou idéologique où l'Italie, en privilégiant ses propres intérêts avec Alger, manquerait de loyauté envers les problématiques ou les positions diplomatiques françaises.
Spécificités du traitement médiatique français
Les médias français, marqués par un prisme national, tendent à analyser les alliances européennes selon les intérêts de la France, et non à travers la notion de puissance européenne au sens large.
Ce biais s'exacerbe en période de crise, amplifiant les polémiques, les peurs de déclassement et les accusations de « cynisme » ou de « trahison » à l'égard d'alliés européens vus comme opportunistes.
La tonalité négative s'explique aussi par la dégradation générale du débat public franco-algérien, où peu d'efforts sont faits pour expliquer les logiques diplomatiques complexes ou présenter l'Europe comme un espace de puissances multiples et concurrentes. Réaction d'opinion et instrumentalisation politique
Les médias servent souvent de caisse de résonance aux élites politiques françaises préoccupées par la perte d'influence internationale et tentées de désigner des «coupables» à l'extérieur pour justifier les faiblesses internes.
Cette instrumentalisation politique de la couverture médiatique génère des récits d'humiliation, d'abandon ou de trahison qui ne sont pas forcément partagés ni en Italie ni en Algérie.
Les stratèges algériens ont effectivement réactivé les réseaux de sympathisants en Italie, notamment autour du plan stratégique italien appelé « Plan Mattei ». Ce plan, du nom d'Enrico Mattei, fondateur du groupe italien ENI, vise à faire de l'Italie un hub énergétique et numérique entre l'Afrique du Nord et l'Europe, avec l'Algérie comme partenaire-clé. Il inclut des accords de coopération dans plusieurs secteurs dont l'énergie, l'agriculture, la formation et la santé.
Par ailleurs, l'Italie, sous la direction de Giorgia Meloni, a honoré des figures historiques liées à la guerre d'Algérie, comme Taieb Boulahrouf, ex-représentant du GPRA à Rome. Cela s'inscrit dans une volonté de reconnaître et valoriser l'histoire commune et le rôle des militants algériens en Italie pendant la lutte pour l'indépendance, contribuant ainsi à renforcer les liens historiques et politiques entre les deux pays. Cette démarche symbolique s'ajoute aux avancées diplomatiques et économiques concrètes portées par le Plan Mattei et les récents sommets bilatéraux.
La réactivation de ces réseaux et la reconnaissance historique honorent la coopération italo-algérienne actuelle, concrétisée par des dizaines d'accords récents, et contribuent à un partenariat stratégique renforcé dans le cadre euro-méditerranéen. Certaines voix françaises perçoivent la visite de Tebboune en Italie comme une trahison principalement en raison des tensions diplomatiques persistantes entre la France et l'Algérie. Cette perception s'explique par plusieurs facteurs :
Contexte de crise franco-algérienne : les relations entre Paris et Alger sont tendues, avec un gel du dialogue diplomatique et des différends sur plusieurs dossiers sensibles (immigration, mémoires historiques, affaires politiques). La visite de Tebboune en Italie, accueillie chaleureusement, contraste fortement avec cette froideur envers la France, créant un sentiment d'abandon ou d'humiliation.
Rapprochement stratégique Algérie-Italie : l'Algérie renforce ses liens économiques et énergétiques avec l'Italie, un pays européen perçu comme un rival dans l'influence méditerranéenne. Pour certains Français, ce choix traduit un désintérêt ou un rejet envers la France au profit d'autres acteurs, ce qui est vu comme une forme de « trahison ».
Perception idéologique et politique : certains médias et acteurs politiques utilisent une rhétorique nationaliste pour dénoncer Meloni (la Première ministre italienne) comme «traîtresse», estimant qu'elle sacrifie la solidarité européenne en privilégiant ses propres intérêts nationaux avec l'Algérie. Ce point de vue est amplifié par le prisme français centré sur ses propres intérêts, au détriment d'une lecture plus nuancée des dynamiques européennes.
Cette idée de trahison est un mélange de rancunes diplomatiques, de rivalités géopolitiques et d'un discours médiatique souvent centré sur les intérêts français plutôt que sur une vision européenne partagée.
L'élection d'un pape disciple de saint Augustin est en effet un événement symbolique fort, car saint Augustin d'Hippone est une figure emblématique chrétienne liée à l'Algérie actuelle (il était évêque à Hippone, aujourd'hui Annaba en Algérie) et un docteur majeur de l'Église catholique. Cette relation historique et spirituelle peut bien expliquer l'intérêt et la visite du président algérien Tebboune auprès du Pape, en tant qu'acte de respect et de reconnaissance mutuelle.
Saint Augustin, né en 354 à Tagaste (aujourd'hui Souk Ahras, Algérie), a eu une influence profonde sur la théologie chrétienne et la pensée occidentale. Son parcours, qui mêle une quête spirituelle intense et un enracinement en Afrique du Nord, incarne un pont symbolique entre la culture méditerranéenne, africaine et européenne.
La visite de Tebboune au Vatican, dans ce contexte, peut être vue comme une démarche diplomatique et culturelle valorisant ce lien historique, tout en renforçant le dialogue entre l'Algérie, la Méditerranée et le Saint-Siège. C'est une marque de fierté pour l'Algérie de se retrouver associée à une telle figure de sainteté et de sagesse chrétienne, ce qui contribue aussi positivement à l'image de l'Algérie dans les relations internationales.
L'élection d'un pape disciple de saint Augustin et la visite de Tebboune au Pape sont liées par cette symbolique profonde, mélangeant histoire commune, foi et diplomatie contemporaine.
L'émergence de l'Euro-Méditerranée : l'Italie, l'Espagne et l'Algérie au cÅ“ur d'un monde multipolaire
L'axe Italie-Espagne-Algérie joue aujourd'hui un rôle de catalyseur pour l'émergence d'un espace euro-méditerranéen ouvert, dynamique et influent sur la scène mondiale. Chacun de ces acteurs possède une position clé et complémentaire, créant ensemble un nouveau lien stratégique pour l'Union européenne et au-delà.
L'Italie, architecte de la coopération euro-méditerranéenne
Leadership diplomatique : l'Italie se positionne au centre des efforts pour organiser un partenariat structuré entre l'Europe et la Méditerranée. Son «Plan Mattei» vise à faire de l'Italie un pont énergétique, numérique et logistique vers l'Afrique, notamment en s'appuyant sur la confiance bâtie avec l'Algérie.
Approche inclusive : Rome privilégie une diplomatie de coopération et de respect mutuel, qui veille à ne pas reproduire les anciens schémas de domination, ce qui favorise la réussite des accords bilatéraux et la stabilité régionale.
Dynamisation de l'espace méditerranéen : l'Italie facilite des accords énergétiques stratégiques et promeut un dialogue politique ouvert qui renforce la position européenne en Méditerranée et sur le continent africain.
L'Espagne, moteur d'une reprise économique et d'un partenariat Sud
Réussite économique : l'Espagne connaît une relance marquée avec une croissance supérieure à la moyenne européenne et une politique d'ouverture orientée vers la Méditerranée. Elle investit dans le développement de la région et joue un rôle moteur dans la revitalisation du Processus de Barcelone et de l'Union pour la Méditerranée.
Vision sud-européenne : Madrid défend l'intégration de l'Afrique dans les priorités de l'UE et Å“uvre à la stabilité politique et à l'autonomisation économique du voisinage sud, ce qui crée un effet d'entraînement pour l'ensemble de l'espace euro-méditerranéen. L'Algérie, leader du non-alignement et État pivot africain
Position géostratégique : l'Algérie est aujourd'hui un leader reconnu du mouvement des non-alignés et un pivot pour l'équilibre politique africain et méditerranéen. Diplomatie multipolaire : avec une tradition de neutralité active et de médiation, l'Algérie joue un rôle d'intermédiaire entre le Sud global, l'Europe et les autres pôles de puissance émergents.
Partenaire énergétique et sécuritaire : l'Algérie est essentielle pour la sécurité énergétique de l'Europe et la stabilité du Sahel, ce qui accroît son importance dans les nouveaux réseaux de coopération internationale.
Une alliance euro-méditerranéenne au service d'un monde multipolaire nouvelle articulation régionale :
Le rapprochement Italie-Espagne-Algérie crée un axe qui transcende la logique traditionnelle centre/périphérie et propose un modèle de coopération fondé sur la complémentarité, la souveraineté et la solidarité.
Lien Nord-Sud renforcé : ces trois acteurs proposent une alternative crédible aux logiques de blocs rigides, favorisant l'émergence d'un nouveau pôle euro-méditerranéen dans l'ordre mondial multipolaire.
Défis et perspectives : cette dynamique pourra difficilement exister sans une coordination sur les enjeux migratoires, énergétiques et sécuritaires, et un approfondissement des mécanismes de gouvernance régionale.
L'Euro-Méditerranée portée par l'Italie, consolidée par le dynamisme espagnol et la centralité algérienne, est désormais l'un des axes les plus porteurs pour un dialogue Nord-Sud rénové, une autonomie européenne et l'affirmation d'une vision multipolaire solidaire dans l'espace méditerranéen.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Salah Lakoues
Source : www.lequotidien-oran.com