
Sans la liberté de blâmer, point d'éloge flatteur. La maxime de Beaumarchais, célébrée sous une monarchie française de droit divin, n'a pas pris une seule ride. Ici, dans ces mêmes colonnes, une reconnaissance de qualités politiques et morales indéniables de M. Ahmed Ouyahia a été exprimée. Sans réticences. Un rappel de défauts rédhibitoires, notamment d'une certaine rigidité, avait été également effectué. Sans ambages. Cette posture intellectuelle aide à mieux faire la part des choses quand il s'agit, au-delà des passions du moment, à dire, selon la formule d'un éditorialiste cairote, des «mots tranquilles sur un plateau brûlant». Surtout quand il s'agit d'Histoire, de mémoire coloniale et, dans une relation mémorielle triangulaire, des rapports d'hier et d'aujourd'hui entre l'Algérie, la France et la Turquie, et entre ces deux mêmes anciennes puissances d'occupation de l'Algérie. Tout récemment, notre premier ministre, qui a parfois la subtilité d'un éléphant sincère dans un magasin de porcelaine turque, a dénié à la Turquie de Recep Tayyep Erdogan «le droit de faire du sang des Algériens un fonds de commerce». Une exploitation politique dans sa polémique au sujet de la loi mémorielle françaisecriminalisant la négation du génocide arménien. Précisément, au sujet de la réaction turque, sur le fond comme sur la forme,
M. Ouyahia n'a pas eu raison. Il n'a pas su raison garder, lui qui est connu pour être un homme de froide raison. En voulant rappeler des choses justes par ailleurs, il s'est quelque peu emporté en interférant d'une façon malhabile dans une polémique franco-turque relative à l'appréciation historique de la mémoire. Il l'a fait non sans risques politiques. Il a pris celui d'apparaitre comme l'avocat spontané de cette tendance typiquement française à transformer la mémoirehistorique en objet juridique. Inclinaison spécifiquement hexagonale à s'ériger en juge de paix universel des mémoires, notamment avec les lois sur le judéocide, l'esclavagisme et désormais avec le génocide arménien. En exhortant les amis Turcs à respecter une obligation de réserve historique, notre Premier ministre, qui convoque l'histoire de la Régence turque d'Alger et celle, peu glorieuse à l'endroit du peuple algérien, de la Turquie post-kémaliste, se montre quelque peu sectaire. Il s'inscrit, comme la souligné un sage confrère algérien, dans une démarche «d'appropriation patrimoniale d'une mémoire qui appartient à l'humanité». Certes, Ahmed Ouyahia a eu raison de rappeler que la Turquie du XXe siècle, militaire et atlantiste, a participé à l'effort de guerre coloniale en Algérie. Qu'elle a voté à l'Onu en faveur de l'ancienne puissance coloniale. Ou qu'elle s'est abstenue de voter en faveur de la décolonisation de l'Algérie. Il n'a pas eu tort de rappeler aussi que la présence ottomane en Algérie ne fut pas une grande 'uvre civilisatrice. Il aurait même pu rappeler que la Turquie des généraux, comme celle des islamistes, est liée à Israël par un traité de défense mutuelle. Un pacte jamais remis en cause même si les rodomontades nationalistes d'Erdogan à l'endroit de l'entité sioniste le rendent éminemment sympathique aux yeux d'une opinion algérienne en attente d'un nouveau Saladin. Il aurait même pu rappeler, d'autre part, que la Turquie, soucieuse de ses propres intérêts, encourage l'Algérie à accepter des accords de désarmement tarifaire et de libre échange qui, en l'état actuel des choses, seraient très préjudiciables à son économie. Notre Premier ministre, si féru d'histoire lointaine, semble oublieux d'une histoire plus récente. Lui, qui est remonté jusqu'à l'assistance maritime algérienne à la flotte ottomane lors de la bataille de Navarin (20 octobre 1827), a oublié que la Turquie moderne a, à l'endroit de l'Algérie, quelques remords historiques. En 1985, rappel utile, leprésident Turgût Ozal a demandé pardon aux Algériens pour faute turque de non-assistance à peuple algérien frère colonisé. Il a aussi perdu de vue que l'Algérie et la Turquie ont signé en mai 2006 un traité d'amitié, celui-là même que les Algériens n'ont pas paraphé avec la France, alors qu'il en a été longtemps question sous la présidence débonnaire de Jacques Chirac. En exhortant le turc Erdogan à ne pas faire «commerce» politique d'un pan douloureux de l'histoire algérienne, Ahmed Ouyahia s'est interdit à lui-même de mettre la France devant ses propres responsabilités historiques. A savoir, l'inviter à mette un terme à la négation officielle du fait colonial et, surtout, à la glorification officielle de la colonisation. A défaut de se couvrir la tête de cendres en acceptant le repentir de ceux qui ont la conscience lourde et qui veulent la vider en allant en pèlerinage à Lourdes. Dans la relation historique triangulaire entre Alger, Paris et Ankara, c'est-à-dire entre la Régence d'Alger, la France coloniale et la Porte Sublime, la Turquie ottomane, qui a certes un problème personnel avec les Arméniens et les Kurdes, n'est pas comparable à la France du Duc de Bourmont et de Napoléon III. Atatürk n'est pas Clémenceau et Sarkozy n'est pas non plus Erdogan.
N.K.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Noureddine Khelassi
Source : www.latribune-online.com