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Ahmed Ben Bella, vie et mort d'une icône anticoloniale du Tiers monde, controversée en Algérie



Ahmed Ben Bella, vie et mort d'une icône anticoloniale du Tiers monde, controversée en Algérie
La mort de Ahmed Ben Bella ce mercredi à Alger exhume une grande période du 20 siècle, celle de la libération des peuples. Le premier président de l'Algérie indépendante est identifié dans le monde au combat de son pays pour sa souveraineté. En Algérie, les conditions de son accès au pouvoir en 1962 ont assombrit son aura. 14 années de prison sous le régime de Boumediène ont aussi flouté son nom. Son engagement anti-impérialiste et alter-mondialiste a ensuite restauré son image d'éternel rebelle, écornée toutefois par son compagnonnage sans nuances avec quelques dictateurs arabes. Il restera son sourire emblématique de l'Algérie victorieuse.
La vie de Ahmed Ben Bella, décédé ce mercredi à l'âge de 96 ans à son domicile algérois, est un roman du 20e siècle. Décoré de la croix de guerre au début de la seconde guerre mondiale au sein de du 141e régiment d'infanterie alpine à Marseille, il a reçu trois ans plus tard la médaille militaire des mains du général de Gaulle pour son attitude héroïque dans la conquête du Mont Cassino en Italie. Le jeune Ahmed a 27 ans et aurait du mourir au front comme deux de ses frères mobilisés pour libérer la France. Son entame de carrière de footballeur à l'Olympique de Marseille est déjà un vieux souvenir. Les massacres du 08 mai 1945 arrivent alors. Radicalisation. Cinq années plus tard, lorsqu'éclate l'affaire de l'OS, la branche armée du MTLD, l'organisation politique indépendantiste du mouvement national algérien, Ahmed Ben Bella est un autre homme. Il a succédé à Hocine Aït Ahmed, son complice et rival de toujours, à la tête de l'OS et se retrouve, à ce titre, être l'homme le plus recherché d'Algérie. Les deux hommes ont organisé une année plus tôt, le 05 avril 1949, le rapt de la poste d'Oran, qui rapportera 3 millions de francs de l'époque aux préparatifs de l'insurrection armée, tout en passant aux yeux de la police coloniale pour un acte de banditisme. Ben Bella est arrêté en mai 1950 et aurait du en toute logique connaitre le sort de dizaines de militant nationaliste qui ont vécu la guerre de libération comme prisonnier. Le sort en décidera autrement. Son évasion le 12 mars 1952 de la prison de Blida avec son compère Ali Mahsas, met la ville sous état de siège. Les deux hommes sont refugiés par une nuit fraiche et pluvieuse chez un militant du réseau. Imprévu, la famille fête la naissance d'un fils, la veille. Le quartier entier défile pour les félicitations. Ben Bella et Mahsas se refugient dans la niche du chien. « Ali a pris froid et s'est mis à tousser. Un cauchemar. J'ai du l'étouffer toute une partie de la soirée. Nos têtes étaient mises à prix. Et les agents de la France pullulaient»(1). Pour Ahmed Ben Bella, « les aboiements du chien en couvrant la toux de Ali ont été un allié» de son destin. Une année plus tard le projet insurrectionnel est au creux de l'Histoire. Ben Bella est dans une cache à Paris, isolé de l'organisation. Sans ressources, sans contacts. Un soir, il décide d'élargir le rayon de sa ronde quotidienne pour se dégourdir les jambes. Et tombe nez à nez avec Mahsas. « Nous étions cachés dans le même quartier, mais l'organisation a tout fait pour que nous ne le sachions pas ». Ahmed Ben Bella a les détestations politiques tenaces. Son dédain inaltérable à l'égard des « centralistes » de Hocine Lahouel vient de là. La bureaucratie du comité central du MTLD embarquée dans l'électoralisme, notamment dans la gestion de la mairie d'Alger aux cotés des libéraux de Chevallier, est coupable à ses yeux, d'avoir cherché à faire avorter le recours à la lutte armée. Le réseau des activistes commence à se reconstituer en France et en Algérie avant même l'éclatement de la crise entre Messali Hadj et le comité central du MTLD en décembre 1953. Ahmed Ben Bella part au Caire.
La confiance de Nasser, un atout pas toujours avantageux
Une grande partie de la controverse autour du rôle de Ahmed Ben Bella dans le déclenchement du 1ER novembre 1954 vient de là. De sa relation au pouvoir Nasserien en Egypte. « Tout est venu d'une assemblée générale organisée à Meydan Tahrir dans le bureau arabe ou tous les représentants des partis au Maghreb pleurnichaient en demandant une aide financière. J'ai pris la parole pour suggérer aux autorités égyptiennes de ne donner de l'argent qu'aux mouvements qui prennent les armes ». Les moukhabrate de Fethi Dib le repèrent. En quelques mois il devient l'interlocuteur privilégié de Jamal Abdennaser dans le dossier Algérien. « Très vite le courant est passé entre nous. Je ne saurais dire pourquoi ». Ben Bella est à ce moment là favorable aux intonations de Révolution Arabe, développés par le Nasserisme naissant. Cela lui vaudra plus tard des inimités dans la direction révolutionnaire. En attendant, aux côtés de Mohamed Khider et de Hocine Ait Ahmed, il va devenir au Caire, de fait, l'homme fort de la délégation extérieure de la branche activiste, regroupée en Algérie dans le comité des 22. Fin août 1954, sa rencontre d'une semaine à Tripoli avec la cheville ouvrière des préparatifs à l'intérieur, Mustapha Ben Boulaïd scelle l'Histoire. Au premier coup de feu en Algérie, l'Egypte apportera armes et soutien politique aux insurgés. Deux mois plus tard, Paris désigne Le Caire et Ahmed Ben Bella comme les parrains du « complot armé » en Algérie. Le mythe Ben Bella est né. Les médias français ont choisi leur chef fellagha, face à un mouvement, traumatisé par la dérive de Messali Hadj, qui a toujours refusé de se donner un leader. Pour la Main Rouge aussi, l'organisation barbouzarde de la colonisation soutenue par le SDECE, Ben Bella est une cible prioritaire. Il a échappé à deux attentats, l'un à l'hôtel Excelsior de Tripoli ou son assaillant est démasqué, et l'autre à l'hôtel Sémiramis du Caire où il a reçu un colis piégé. Mais si Ahmed Ben Bella est le visage de la Rébellion à l'extérieur, il cesse symboliquement d'en être un dirigeant de premier plan en août 1956 avec le congrès de la Soummam. La controverse entre l'intérieur et l'extérieur au sein du FLN est devenue avec le temps une polémique posthume entre lui, et Abane Ramdane l'architecte de l'organisation à l'intérieur, accusé d'avoir tenté d'écarter les déclencheurs de l'insurrection au profit des « centralistes » et des tard venus à la Révolution. Le rapt de l'avion des dirigeants du FLN, le 22 octobre 1956 évite à la direction de la révolution algérienne une grave crise politique. L'arrestation des cinq de l'avion permet surtout au mythe Ben Bella de s'entretenir en détention. A l'abri des intrigues de l'extérieur. Ahmed Ben Bella a toujours souffert de ne pas avoir été présent au congrès qui a structuré l'insurrection. «Avec Khider, nous devions assistés au congrès. Nous nous sommes rapprochés des frontières et attendions un message codé pour entrer et atteindre le lieu de la réunion. Il ne nous a jamais été envoyé. Nous avons appris un mois plus tard que le congrès s'était tenu sans nous ». Le sujet fait controverse à nos jours.
Le visage de l'Algérie victorieuse va pâlir
La vie du premier président de l'Algérie indépendante est une succession d'aboiements de chiens amis. Qui font penchant la chance du bon côté. L'Etat Major de l'ALN est en guerre ouverte contre le GPRA au moment du dénouement des négociations avec Paris. Houari Boumediène ne peut pas être, en 1962, un leader de rechange face aux historiques du FLN. Le très jeune Abdelaziz Bouteflika est dépêchée en France auprès des otages de l'avion pour esquisser une alliance contre le gouvernement provisoire. Mohamed Boudiaf passe en travers. Ahmed Ben Bella percute. Il ne profitera pas de sa victoire politique au sein du CNRA de Tripoli sans recourir aux armes de l'armée des frontières. C'est l'affrontement fratricide de l'été 1962. Le mythe est ébréché une première fois. La guerre des sables avec le Maroc en 1963 lui donne l'occasion de renouer avec ce qu'il sait faire le mieux : « l'agit-prop ». Ben Bella lance à la foule à Alger « Ya khaouti hagrouna El Merrakchia » et provoque un exode populaire vers Tindouf. La guérilla du FFS à partir de septembre 63 accélère le délitement de son autorité. Ben Bella a besoin de l'ANP de Boumediène. Et malgré un nouveau succès politique de son courant au congrès du FLN d'avril 1964, son mode de gouvernement est de plus en plus contesté. Le président est plus à l'aise dans la lutte politique contre les dominants. Avec les décrets de l'Autogestion en 1963, il ancre naturellement l'Algérie à gauche, mais s'avère un piètre gestionnaire. « On m'a reproché tant de choses pour les deux ans et neuf mois ou j'étais à la tête du pays. Les gens ne se souviennent pas dans quel Etat était l'Algérie en 1962 après le départ d'un million d'européens qui encadraient l'économie et les institutions » déplore t'il. Sans doute en partie à juste raison. Pendant sa présidence Ben Bella, resté populaire chez les plus démunis, travaille son image dans le monde. Il incarne l'Algérie victorieuse, traite d'égal à égal avec De Gaule qui ne cache pas son respect pour l'ancien sous-officier devenu Résistant puis homme d'Etat, brave les Etats Unis en quittant directement New York pour la Havane, sous embargo, après une session de l'assemblée générale des Nations Unis, soutient activement les mouvements de libération en Afrique et dans le monde, reçoit longuement Che Gevara à Alger. Si le rapt de l'avion de 1956 a donné une seconde chance à la vie politique de Ahmed Ben Bella, le coup d'Etat militaire du 19 juin 1965 solde un pan de sa vie. Le plus homérique. Plus rien ne sera plus comme avant.
« Prenez bien soin de Tipasa »
Les 40 dernières années de Ahmed Ben Bella, depuis sa libération au début de l'ère du président Chadli Benjedid scandent le même personnage dans un monde qui a changé. Engagement anti-impérialisme, accompagnement du mouvement altermondialiste, dénonciation de la pauvreté, convictions écologiques. Ben Bella devient le VIP d'une planète aux luttes renouvelées. Il a tenté de rester de son temps. C'est sans doute en 1986 qu'il y parviendra le plus, en lançant avec Hocine Ait Ahmed, l'appel de Londres pour « la démocratie en Algérie ». Une initiative qui a ébranlé le régime algérien en début de crise, et qui a permis à Ahmed Ben Bella de redevenir un acteur politique important après l'ouverture de l'après Octobre 88. Réconciliateur durant la guerre civile algérienne des années 90, Ben Bella était signataire du contrat national à Rome, en 1995, pour un retour à la paix politiquement négocié avec le FIS. Paradoxalement, c'est le retour au pouvoir d'un homme du clan de Oujda, Abdelaziz Bouteflika, responsable de l'effacement du nom de Ahmed Ben Bella de la mémoire algérienne durant 13 ans, qui va lui permettre d'être enfin reconnu. Par le régime. Ben Bella a été traité durant l'ère Bouteflika comme un président de la république, avec résidence et protocole dédiés. L'insurgé s'est assagit. Il a joué un rôle de facilitateur politique auprès du président qui avait manigancé sa perte en 1965. Il avait l'oreille de Bouteflika. Même les services de sécurité ont utilisé le canal de l'ancien président pour faire parvenir des messages à Bouteflika, notamment en 2004, pour qu'il conserve Ahmed Ouyahia comme chef du gouvernement après sa réélection. L'époustouflante longévité de l'assaillant de Monte Cassino en 1943, la peut être parfois desservi. Ben Bella s'est souvent embarqué dans des polémiques peu fertiles sur le rôle des acteurs dans le mouvement national et la guerre de libération nationale. Son arabisme peu actualisé l'a fait passer pour un anti-kabyle primaire, et son traitement parfois nuancé, parfois abrupte de la mémoire de Abane Ramdane ne l'a pas aidé dans ses dénégations. De même son amitié déclarée avec Saddam Hussein et Maamar Kadhafi a marqué les limites de sa clairvoyance politique. Ahmed Ben Bella a fait deux grandes rencontres dans sa vie. Le mouvement national et Zohra Sellami. Un jour de 1963, le cortège présidentiel passe au pied de la rédaction de Révolution Africaine près de la Grande Poste à Alger centre. Sur le balcon tous les présents applaudissent sauf une jeune femme. Ahmed Ben Bella la fixe du regard. Et ne l'oubliera plus. Près de dix années plus tard, détenu au château de Douéra près d'Alger depuis son renversement en juin 1965, il demande une faveur à son geôlier, Houari Boumediène. Une campagne. Les amis du président déchu proposent à Zohra Sellami de devenir l'épouse du mythique président disparu des regards depuis si longtemps. Elle dit oui. A leur rencontre sur son lieu de détention, il lui dit « je savais que ce serais toi ». Le couple fusionnel qui en est né a fait de Ahmed Ben Bella un vieil homme heureux et bien portant. Jusqu'à ce jour de mars 2010 ou Zohra s'est éteinte à 67 ans. Pour son entourage, les jours de H'mimed étaient alors comptés. Ben Bella est tombé malade au début de l'année 2012. Il a survécu à deux séjours en hôpital. Il a trouvé la force il y a deux semaines de faire un dernier pèlerinage. Il a pris un thé au pied du mont Chenoua. Aux badauds qui le saluaient, Ben Bella a dit « prenez bien soin de Tipasa ».
(1) Les citations dans cet article proviennent d'entretiens de l'auteur avec Ahmed Ben Bella.
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