C'est la visite, il y a quelques jours, d'Adolphe Kaminsky, visite qui nous apporta joie et plaisir et nous inspira ce texte que nous offrons à nos lecteurs. Adolphe, Adolfo en réalité, «l'homme à la vie de faussaire», comme l'appellent les siens, et tout particulièrement sa fille, Sarah, qui en fit le titre de son merveilleux livre, en hommage à son merveilleux père, a pu nous retrouver malgré quelques difficultés à l' îlot, notre refuge permanent. Notre bonheur était d'autant plus grand lorsque Adolfo débarqua, le visage épanoui, accompagné de son épouse, Leïla, plus belle que jamais, et d'une autre Leïla, aussi grande et aussi belle, la fille de René Vautier.
Des amas de souvenirs nous envahirent alors et tout spécialement ceux liés à Anne, à l'ami Adolfo et quelques autres.
Tout d'abord au chef Francis, le patron des porteurs de valises. Nous sommes d'ailleurs attristés à chaque fois que nous entendons nos amis de la radio transformer le nom de Jeanson en le prononçant à l'américaine, «Johnson », alors que ce nom doit se lire comme il s'écrit, tout simplement, à la française. Comment, en effet, confondre Francis Jeanson, notre ami, lui qui est pour nous un modèle de lucidité, d'engagement, de courage et liberté avec le «petit président» américain Johnson.
Quel rapport entre Jeanson, le philosophe magnifique qui, dans la séquence du train du film La Chinoise, de Godard, déclinait avec conviction et intelligence les thèses de Frantz Fanon sur la libération de l'homme, et Lyndon B. Johnson dont le nom évoque les B52, les bombardements, le napalm sur le Vietnam ' Ensuite Anne Preiss, qui a assidûment fréquenté la Cinémathèque algérienne dès les années 1970, ne ratant aucune projection débat, toujours assise au huitième rang, signe d'une grande cinéphile. Elle était jeune, belle et élégante.
Son visage rayonnant, encadré par sa fameuse chevelure toujours libre, illuminait les lieux. Elle écoutait beaucoup, n'intervenait jamais. Elle aimait par contre, en cercle restreint, raconter quelques anecdotes liées à sa participation à notre guerre de Libération nationale. Entre autres, celle-ci : repérée en 1960 à Saint-Etienne par la police comme membre du réseau Jeanson, elle rejoint, via la Suisse, les bases de l'ALN au Maroc, où elle continua son engagement jusqu'en 1962. En juillet, sitôt l'indépendance acquise, la Suède offrit trois superbes Volvo aux nôtres pour rentrer par route à Alger.
Anne nous précise que seulement deux voitures ont pris le départ, quelque autorité marocaine ayant sans doute prélevé sa dîme' Elle raconte que durant le trajet vers Alger, elle n'arrêtait pas de lever le bras pour marquer le V de la victoire à chaque fois que les Volvo doublaient ou croisaient les longs cortèges de l'armée française en repli et narguer ainsi les soldats qui retournaient chez eux. Anne, qui travailla longtemps dans la fameuse villa de la SNS, à El Biar, lieu prestigieux de recherche et de création graphique, nous aida beaucoup et gratuitement à confectionner les affiches et programmes de la Cinémathèque. Adolphe, le photographe, rejoignit cette équipe de graphistes quelques années plus tard. Lui, qui a vadrouillé de la Pologne à l'Algérie, en passant par l'Argentine, la Suisse, la France, la Belgique ne se séparait jamais de son appareil photo des années 1940, dit «chambre noire».
Il aida les nôtres à fabriquer de faux papiers, cartes d'identité, cartes de résidence, passeports, y compris le passeport suisse dont il était fier. Son autre fierté est de n'avoir quitté notre pays qu'après avoir épousé une Algérienne, fille d'imam de surcroît, lui le juif résistant, aujourd'hui père de plusieurs enfants beaux et éveillés.
Anne et Adolphe expliquaient ainsi leur engagement aux côtés des nôtres : Adolphe, toujours engoncé dans sa parka trouvait tout simplement qu'il y avait inadéquation entre ce qui était écrit, «Liberté, Egalité, Fraternité», au fronton des édifices publics français et ce qu'il voyait autour de lui. Anne, qui venait de Polynésie, faisait sienne cette phrase de Marx : «S'il y a une violence qui opprime, il y a aussi une violence qui libère.» Et elle ajoute : «En participant à la libération du peuple algérien, je me libérais moi-même.» Il ne nous reste qu'à leur dire, à eux qui nous retrouvent à chacun de leur passage à Alger, y compris à l'îlot, notre refuge : «Bravo et merci».
PS : Nous évoquerons le cinéaste, Mohamed Bouamari, et nous dirons quelques mots sur notre dernier ouvrage L'héritage du charbonnier, le samedi 8 juin à 11 h au café de la Placette, «Chez Julot» à Ben Aknoun, notre village, notre quartier natal.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Boudjemaâ Karèche
Source : www.elwatan.com