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Adieu Si Abdelhamid



Adieu Si Abdelhamid
Omar Benderra,La Nation, 31 Janvier 2012
Je ne veux pas aujourd'hui évoquer le grand militant que fut Si Abdelhamid, il y aura un temps pour cela. Il y aura un temps, pour d'autres et pour moi-même, pour écrire ce que fut le combat et la trajectoire pour la liberté et la démocratie de ce digne fils de l'Algérie. Dans ces moments de douleur et de chagrin, je souhaite plutôt témoigner et rendre hommage à l'homme, à l'ainé, à l'exemple.
J'ai rencontré Si Abdelhamid à Alger au milieu des années quatre-vingt et par le hasard de ces rencontres nous avions très vite sympathisé et une sorte de complicité amicale ' de frère ainé à frère cadet ' s'était très vite installée entre nous. Il m'avait posé un certain nombre de questions sur la politique financière du pays et les moyens de sortir de la spirale de la dette dans laquelle l'Algérie était enfermée. J'avais été frappé par la capacité d'écoute et de compréhension d'une problématique complexe qui ne pouvait connaitre de solutions simplistes, contrairement à ce que pensaient beaucoup alors. J'avais été frappé par la simplicité d'un homme accessible et modeste, qui dégageait une grande impression de sérénité nourrie d'un humour tout en retenue. Sous ce seul égard, il se distinguait radicalement de la quasi-totalité du personnel politique « national ». Nous nous sommes revus ensuite à diverses occasions, je me souviens en particulier des funérailles du grand militant Salah Louanchi qu'il avait tenu à organiser. Il m'avait pris à part et cet homme à l'apparence très flegmatique ne cachait pas son émotion devant la perte de celui qu'il était le seul à pouvoir appeler affectueusement Selouh, un homme exceptionnel, son frère de combat.
Nos relations ont pris un tour beaucoup plus personnel durant ses années de présence forcée à Paris, vers la fin des sinistres années quatre-vingt-dix ou Si Abdelhamid accompagnait son épouse qui subissait alors un traitement lourd contre une maladie inexorable. Il était logé dans un minuscule studio qui avait été mis à sa disposition par un ami commun. C'est à cette époque, après le « coup d'état scientifique » organisé et mis en 'uvre par une bande de margoulins sans feu ni lieu, qu'il s'était mis à l'informatique ; il me sollicitait parfois pour prendre en main un ordinateur portable particulièrement capricieux. Je dois dire, en toute sincérité et sans la moindre flagornerie, que ma très relative expertise a été rapidement surpassée par Si Abdelhamid qui était au courant de toutes les avancées dans ce domaine. Nous faisions grand commerce de livres, il appréciait particulièrement ceux qui traitaient de sujets historiques et, bien entendu, politiques. Il était ainsi Si Abdelhamid, curieux, informé et éclectique.
«Mister Mehri is a gentleman ».
C'est absolument exact, c'était toujours un plaisir d'entendre parler Si Abdelhamid, son immense culture qui le disputait à une grande subtilité faisait que son propos, sans aucun artifice oratoire, captivait immanquablement son auditoire. A l'issue d'une conférence organisée par le FFS, Si Abdelhamid avait été abordé par un chercheur américain en sciences-politiques qui lui avait posé quelques questions. A la fin de cet entretien, l'universitaire, visiblement impressionné, s'était tourné vers moi et m'avait dit « Mister Mehri is a gentleman ».
Dans les moments les plus sombres, je n'ai jamais perçu chez Si Abdelhamid, le moindre signe de lassitude ou de désespoir. Même s'il était touché par l'étendue du désastre imposé au peuple algérien, l'homme avait confiance dans la vie, dans les hommes et dans le peuple algérien. Quand le doute s'emparait de l'un des membres de la petite coterie que nous formions, il évoquait les périodes de l'histoire du pays au cours desquelles les luttes étaient dans l'impasse et ou plus aucune perspectives ne semblait possible. Et pourtant'
Après sa réinstallation à Alger, Si Abdelhamid passait à Paris, parfois pour aller à Beyrouth (ou une autre capitale de la région) pour participer au Congrès national Arabe ou, en partisan résolu de la résistance, il défendait la cause du peuple palestinien et les libertés démocratiques dans le monde arabe. Il m'avait raconté une anecdote révélatrice : lors d'un passage à Damas, il avait rencontré le président Bashar Al Assad. Au cours de l'entretien, Abdelhamid Mehri pose directement à son hôte la question de la démocratisation et de l'ouverture politique en Syrie. Bashar Al Assad, lui avait répondu en substance que le régime avait besoin de temps pour mettre en 'uvre un programme de transition politique. Si Abdelhamid avait rétorqué qu'il avait entendu exactement la même réponse dans la bouche de son père, Hafez Al Assad, dix ans plus tôt' « Les transitions arabes épuisent beaucoup de calendriers' jusqu'à ce qu'il soit trop tard » avait-il commenté, avec son légendaire sens de l'humour.
Abdelhamid Mehri, à chacune de ses visites, nous informait de ses rencontres avec les jeunes lors des nombreuses conférences qu'il donnait à travers le pays. Dans ces moments, son regard s'éclairait et le pédagogue rencontrait le politique, le contact avec la jeunesse était extrêmement important à ses yeux. Loin des pleurnicheurs qui se lamentent sur la supposée perte de sens de la jeunesse algérienne, lui était enthousiasmé, le mot n'est pas trop fort, par ses échanges avec les étudiants à travers le pays.
Mais il y a tant à dire sur Abdelhamid Mehri, l'ainé, le modèle et l'inspiration. Et beaucoup sera certainement dit, par d'autres et moi-même sur un homme qui a vécu pleinement et intensément. La tristesse est la plus forte dans ces circonstances et il est bien difficile d'articuler sa pensée mais il est certain que je garderais de Si Abdelhamid Mehri, la mémoire impérissable de l'humanisme, de la dignité et de la grandeur. Mes plus sincères condoléances à ses enfants, à sa famille, à ses proches. Que Dieu accueille Si Abdelhamid dans son vaste paradis.
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