Entre nous deux, cela ressemblait à la réplique des quatre saisons puisqu'il s'agissait, en premier et en dernier lieu, de tout ce qui avait la patine du temps : la Casbah d'antan, ses ruelles et ses venelles regorgeant de petites histoires à la limite de ce qui est mythique ; les escaliers de La Treille, jouxtant l'actuel ministère de la Défense ; le quartier des Deux-Entêtés, là où elle exerçait sa profession de sage-femme ; El-Biar, ses bougainvilliers, ses rosiers et le restant d'une vie champêtre ; le Frais-Vallon ; le marché de la Cantera ; Fontaine-Fraîche, mon propre quartier, mi-ville, mi-campagne ; Saint-Eugène, celui d'une partie de sa famille à elle et de ma prime jeunesse à moi, et autres endroits féeriques de notre vieil Alger qui semblent, aujourd'hui, disparaître dans les brumes de je ne sais quelle histoire. C'est que tous les êtres humains, à mon humble avis, sont poètes par certains côtés sans recourir à la langue et aux tournures métaphoriques. Il leur suffit d'aimer leur enfance, même si celle-ci a été tachetée de quelque côté miséreux.
Le jour de son départ définitif, voilà vingt ans, le 4 avril 1992, une de ses cousines me dit d'un ton désenchanté : «Tu vois, Merzac, elle nous a fait le coup». Elle est partie sans crier gare ! Comme si la mort d'une poétesse ne pouvait être que programmée ou nécessitait encore un sauf-conduit pour être aussi belle et bien structurée que la poésie elle-même !
Il n'y avait pas que la poésie chez ce bout de femme, si amène, si joviale quand elle le voulait et contre vents et marées. Il y avait aussi et surtout un côté profondément humaniste pour avoir milité pour l'indépendance de son pays et avoir longtemps prêté oreille aux aveux des femmes qu'elle recevait dans son cabinet de consultation : problèmes conjugaux, misère et pauvreté des unes, atteintes psychiques des autres, etc. Bref, de quoi faire un état des lieux de la femme algérienne post-indépendance. En vérité, je ne suis jamais arrivé à saisir le pourquoi de cette dichotomie qui faisait d'elle une poétesse d'une grande sensibilité et une praticienne attentive à merveille aux problèmes des autres femmes.
Plutôt que de se mettre uniquement dans la peau d'El-Khansa (VIIe siècle) ou dans celle d'Emily Dickinson (1830-1886), toutes deux poétesses corps et âme, elle préférait être, à la fois, si je ne m'abuse, poétesse à la recherche d'une onde fait de beauté et d'exactitude et quelque peu anthropologue à sa manière. J'en fus bien édifié, le jour, où s'en revenant d'un voyage en Syrie, elle s'était contentée de m'en faire, oralement, le récit plutôt que tout consigner par écrit.
En février 1992, soit deux mois avant sa mort, nous assistâmes à la première théâtrale de la pièce, Journal d'une insomniaque adaptée du roman éponyme de mon ami, Rachid Boudjedra, et superbement interprétée par la comédienne, Sonia. Au beau milieu du spectacle, elle me donna un petit coup de coude et me susurra à l'oreille : «Le dialogue est formidable. J'en connais des exemples semblables dans ma profession !»
J'en suis à rire de moi-même en me remémorant certains chapitres de mes rencontres avec Nadia Guendouz, au siège de l'Union des écrivains algériens dans les années '70 et '80. M'invitant un jour à déjeuner chez elle, à son domicile, au quartier Meissonnier, je lui ai demandé tout bêtement : «Est-ce qu'au moins tu sais mijoter quelques plats '» Et, elle, de me répliquer du tac au tac : «Ana bent bled Sidi Abderrahmane!». Allah Yerhamha.
toyour1@yahoo.fr
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Merzac Bagtache
Source : www.elwatan.com