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Abderahmane Bendaoud et la saga des Haminoumna



Riadh El Feth, le jardin de la victoire n'est pas encore connu du tout public. «Normal» comme dirait l'autre, nous ne sommes qu'en octobre 1985. Ce centre à vocation culturelle et aussi commerciale va lancer un appel d'offre pour l'animation culturelle de quelques espaces dédiés. Lui, va postuler pour l'un d'eux, il porte en lui l'âme artistique très riche par l'héritage de l'ancêtre illustre M'hamed Haminoumna, cette aventure va mine de rien durer pas moins de 32 années.Il est nécessaire de rappeler que l'art est aussi réalisé par ceux qui le présentent, qui le mettent en forme et qui le diffusent, Abderahmane Bendaoud est de ceux-là?Oref, avril, de l'an de grâce 1986. Le centre des arts ouvre ses portes, l'ambiance est tout à la découverte des talents les plus fous. Djamel Allam travaille sur place ses musiques et tutoie un peu le cinéma, Mami tourne ici ses clips et se balade dans les travées en bonne compagnie avec son célèbre «lazreg sâani», Khaled Barkat chantait de belle balades romantiques pur sucre, T34 explosait la baraque avec Raïna Raï sur les scènes de la célébrissime fête de la jeunesse, Khaled s'appelait encore Cheb Khaled et commençait à installer le Raï sur toute la constellation musicale, pendant que Hakim Salhi faisait son Michael Jackson avec des mannequins et des danseuses à la beauté fulgurante.
Ici, on fêtait Picasso par des bus peints, les artistes faisaient la pluie, le beau temps et dessinaient les arcs en ciel et les soleils les plus inattendus. Le cinéma était en vie, avant-premières et jazz sessions étaient de mise, les mannequins de «Dune», la revue de mode, étaient l'objet de nos fantasmes les plus fous à travers des défilés de mode dignes des plus beaux podiums parisiens, et le colonel Senouci veillait à tout cela avec la rigueur toute militaire qui le caractérisait en synergie avec l'humanisme qui a fait l'homme. Dans cette atmosphère toute culturelle, le théâtre avait droit de cité, Fellag, Sonia, pouvaient rencontrer leur public en temps réel après un monologue joué au petit théâtre.
Les cimaises de la galerie «Issiakhem» devenue «Esma», pour une question alambiquée de droits, faisait les beaux jours de la culture algérienne en faisant écho à cette petite et mignonne galerie au nom évocateur de «Galerie Haminoumna» baptisée ainsi du nom très connu Amine El Oumana, (le syndic des corporations) qui, par raccourci, devient «Haminoumna». Dans notre saine ignorance, pendant longtemps nous avons cru que ce nom si poétique pouvait être issu d'une quelconque contrée andalouse, comme Granada et Cordoba, la réalité de cette évocation nous montrera au final que ce nom était bien de chez nous, ajoutant un plus ainsi à notre fierté toute algérienne.
Ce petit espace lancera sur la planète artistique plus de quarante artistes, entre jeunes pinceaux, céramistes, dessinateurs sur bois, créateurs de bijoux artistiques ou miniaturistes avec au passage des artistes confirmés, d'autres en devenir.Il faut dire aussi que cette grande aventure sera accompagnée des plus belles plumes de l'époque, Ameziane Ferhani, Keltoum Staali, Baya Gacemi, Tahar Djaout, Abdelkrim Djillali, Abdelkader Djaad, Mouny Berrah, Abdou Benziane, Mohamed Benchicou, Abdenour Dzanouni, Bachir Rezzoug, et de nombreux autres journalistes portés par cette énergie débordante de l'époque qui y croyait encore...
Abderahamane Bendaoud, dans son petit espace, sera l'un de ceux qui ont animé la scène de quelques événements bien sentis, il retiendra cette phrase du sieur Senouci qui, lors de leur première réunion leur dira à peu près ceci : «On m'a donné un bloc de béton, à vous d'en faire un espace culturel par vos initiatives».
Le galeriste, natif d'Alger en 1954, féru des belles choses, est encore élève à l'école du Parc de Galland, aujourd'hui Parc de la Liberté, habitué de l'atelier de restauration de son grand-père, spécialisé dans la revivification, la restauration d'objets antiques au musée national des antiquités. Le jeune Abderahmane va petit à petit «capter» tout ce qui fait l'art de son illustre grand-père, il sera vite mis à contribution pour «sabler» des pièces magnifiques en leur donnant des textures originales, le jeune enfant tendra à sublimer des pièces pour leur rendre leur valeur esthétique originelle. Le grand-père artisan est d'ailleurs considéré à juste titre comme l'inventeur du «style berbère» dans la décoration sur bois, la fabrication de meubles ajourés sur des pièces qui, à nos jours, sont considérées comme des travaux d'une extrême qualité novatrice, moderne et farouchement originales.
Juste pour l'exemple, certaines sont réalisées avec au moins sept essences de bois différents...
On doit d'ailleurs au père Haminoumna, quelques meubles superbement réalisés et des pièces mythiques qui méritent le classement, comme la boiserie formidable de l'ascenseur des Galeries algériennes, devenues aujourd'hui le MAMA, Musée d'Art moderne et contemporain d'Alger, et les désormais cultissimes boiseries de la Wilaya d'Alger et celles de la Grande-Poste, rien que ça ! N'oublions pas aussi les fameux caches radiateurs du Palais du peuple qui recèle à nos jours de grandes signatures avec notamment, les frères Racim dont quelques céramiques donnent au lieu une note arabo-islamique, un allant vers la postérité. La maman, Chérifa est aussi héritière de ce talent, figure tutélaire d'un art de la miniature qui ne manquera pas de marquer son époque, «na Chérifa» est aussi une grande artiste qui utilisera les mêmes principes de l'art berbère dans ses productions artistiques.
Il suivra ainsi son aïeul dans son atelier des Tagarins pour la suite d'une aventure esthétique faite des expériences les plus riches. Abderahmane Bendaoud apprend à dessiner sur le tas, il réalise un jour, à l'occasion du retour des cendres de l'Emir Abdelkader à la fin des années 1960, alors qu'il a dix ou onze ans une excellente image de l'illustre personnage, et se fera tout simplement recaler d'un concours destiné à un hommage au souverain algérien juste parce que l'artiste Temmam aura cru que cette ?uvre a été réalisée?par un adulte. Le bienheureux Temmam regrettera plus tard bien-sûr sa méprise, en attendant, le jeune prodige sera un jeune homme, familier de la sculpture sur bois, de la pierre taillée, peintre, ébéniste en herbe, céramiste, enlumineur, il offrira ses travaux, ne vendra pas et laissera cet art comme un hobbie.
Abderahmane Bendaoud, jeune artiste installé avec ses parents à la cité Malki de Ben-Aknoun, mène alors de front un parcours militant, il est scout, il devient coordinateur, fonde le groupe Al Thawra, il est ensuite militant Unja et enfin, militant FLN. Pendant longtemps, il gagnera sa vie en tant que conducteur de travaux publics, un métier seulement un métier qui lui fera connaitre malgré tout quelques personnages qui sortent de l'ordinaire comme l'architecte Fernand Pouillon. Ensuite, la galerie qu'il va créer va être le tournant qu'il cherchait depuis son enfance. Abderahmane va s'atteler donc au milieu des années 1980 à animer son espace de la plus belle manière dans une tradition qui est riche de son ascendance.
Les débuts seront surprenants, la proximité d'un commissariat lui offrira un jour la surprise d'une balle perdue ce qui lui fera une belle frayeur. Une situation qui sera vite oubliée car, inquiet pour lui et sa carrière de galeriste, le Colonel Senouci lui changera le lendemain de local, situé dans un lieu un peu plus serein à proximité de la Galerie «Esma». S'en suit alors un parcours où le sieur Bendaoud va maîtriser ainsi toutes les techniques d'art, car il étalera son talent aux encadrements, à la mise en place et au montage d'expositions diverses, et aussi à la création ou à la restauration d'éléments du mobilier ou de l'architecture, d'?uvres d'art qu'il réalise souvent au profit de collectionneurs et d'amateurs d'art.
Il peut au passage nettoyer une gravure, réparer une céramique ou faire revivre le lustre d'une peinture avec la même magie que l'artiste qui l'a réalisée, une sorte de don qu'il alimente par un travail de recherche et de curiosité acharnée. Il citera avec émotion ce souvenir de la restauration d'un encadrement total en pierre d'une porte d'entrée d'une douera de la Casbah à la demande d'un mécène esthète nommé Atbi qui en fera ensuite une très belle Medersa. Dans sa galerie au nom inspiré, Abderahmane Bendaoud, qu'il nous arrivera souvent dans les années 1990 de nommer «Haminoumna», prendra son métier comme le sacerdoce d'une grande partie de sa vie, une mission dont l'aspect commercial sera moins prégnant que les facteurs humain et artistique.
Il organisera de nombreux vernissages avec buffet, prendra en charge des encadrements, dépannera nombre d'artistes qui débutent, facilitera la vie à beaucoup d'entre-eux, en encourageant tous les talents qui se présentent de près ou de loin sur ses cimaises qui font échos aux choix contemporains de la galerie voisine. Mais les «cocktails» réalisés en simultanés restent mémorables. De 1986 à l'année 2008, les rencontres que fera notre galeriste laisseront des traces et des rencontres indélébiles, comme celle réalisée avec Mohammed Khadda qui lui signera une dédicace en le déclarant «gardien du temple», ou de Denis Martinez qui aura eu les grâces du grand-père qui, en tant que membre du jury, signera le document d'entrée et la bourse d'étude au jeune Denis pour l'école des Beaux-arts d'Alger, dans les années 1950, Rachid Koraïchi et ses graphies magiques, Mustapha Bendebbagh et ses calligraphies délicatement signées sur son catalogue.
Il y a aussi cet officier de douane dont il oublie le nom, affable et curieux de tout pour le plaisir de la connaissance, mais aussi pour les besoins de son métier, et puis cet inoubliable ambassadeur du Japon, qui passe, dans un curieux cérémonial répété, regarde, efficace, prend note, commande et laisse son chauffeur venir prendre les ?uvres d'arts ; des miniatures achetées pour les besoins dit-on d'un musée hypothétique. L'ambassadeur de Grèce de l'époque, aussi photographe de son état, ne manquait jamais de rappeler que l'art était tout dans ces lieux et que la politique s'arrêtait à l'entrée de la galerie?
Il y avait aussi l'ambassadeur d'Argentine, qui venait avec de nombreux autres collectionneurs très présents et qui seront aussi très actifs pour animer aussi à leur façon cet espace devenu vite un petit coin emblématique du Centre des arts de l'Oref. La découverte est surprenante pour Abderahmane qui à, l'évocation de Denis Martinez comme un artiste précieux, se retrouvera face à un «géant» ibère à l'accent algérien très prononcé. Le galeriste verra un certain nombre d'artistes passer dans sa galerie, Valentina Ghanem à ses premières envolées picturales, Farès Boukhatem et son caractère bien trempé, Krim Kamareddine, le plasticien protéiforme capable de passer en un éclair de la miniature à la fresque sans transition. Il y avait aussi Mourad Hadj-Ali, un artiste élève dudit Mezouane, de l'école stylistique de Temmam, qui reste encore à encourager jusqu'à nos jours.
Ils seront beaucoup d'autres à se succéder dans ce petit espace aux grandes ambitions. Les souvenirs de trois décennies se succèdent comme dans un film qui devrait bien se terminer, le passé a gardé son caractère pertinent malgré toutes les mésaventures vécues à l'aune du terrorisme et de ses affres sanglants. A la question posée : «Et aujourd?hui Si Abderahmane», le soupir en dit long sur la réponse, que dire, que faire d'un patrimoine qui reste à partager avec le public !'
Un patrimoine immense, hérité du grand-père, des instruments, des outils, tous ces meubles qui sont en soi l'expression d'un exercice de style, de la manifestation d'un génie qu'il faut absolument préserver.
Un musée aussi modeste soit-il, une douera à restaurer, sans contraintes au milieu de la vieille médina qui a vu naître le grand Amine el oumana, pourquoi-pas !' C'est un v?u pieux, après de nombreuses demandes sans réponses adressées à la wilaya et à d'autres structures aptes à favoriser ce lieux de mémoire qui serait destiné aussi à restaurer des ?uvres du patrimoine artisanal et artistique algérien, un atelier aussi d'apprentissage à la restauration de céramiques, de pierres, de travaux de boiseries, ou encore une sorte de galerie pour exposer toutes les pièces ouvragées et les documents historiques qui témoignent de ce grand passé fait d'art et de lumière et reconnu par des sommités?Pourquoi-pas !'
Il reste encore tant à donner, et Abderahmane Bendaoud tient à son «Musée de la tradition», il est prêt à tout pour le réaliser, juste un endroit pour le faire, cette douera au milieu de la vieille ville, pour un juste retour des choses?
PAR : Jaoudet Gassouma
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