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L'économie chinoise a pour particularité d'afficher une croissance continue, souvent à deux chiffres, sur fond institutionnel totalitaire et figé, construit autour de l'inamovible Parti communiste. Le modèle ambitionne par ailleurs de démentir les pronostics occidentaux quant à l'inéluctabilité de l'avènement de la démocratie représentative bourgeoise comme résultante du processus d'ouverture et de libéralisation économiques en cours depuis les années 1980.
Dans une récente étude sur la montée des réformateurs en Chine, Foreign Affairs s'interroge sur la capacité de la nouvelle équipe issue du dernier Congrès du PCC à relancer le train de réformes, aujourd'hui à l'arrêt. Les auteurs de l'article affichent un certain scepticisme quant à cette éventualité. Scepticisme partagé par de nombreux observateurs qui se recrutent parmi trois groupes d'experts. Un premier groupes de «cyniques économiques» fait valoir que la barre des réformes est trop haute et que les défis sont si nombreux et complexes qu'aucune équipe dirigeante ne pourra en venir à bout. Les décideurs chinois sont, pour l'essentiel, confrontés à l'incapacité de relancer la croissance par une accélération des exportations, en raison de la baisse de la demande dans les pays industriels avancés. La bulle immobilière qui frappe l'économie chinoise est couplée à un surendettement des régions et une explosion des créances douteuses qui handicapent les banques et compliquent la réforme du secteur financier. Un second groupe, qualifié de «prophètes du malheur», s'inquiète de la montée de la contestation sociale générée et alimentée par la mauvaise gouvernance. La Chine enregistre annuellement plus de 100 000 protestations, selon certaines estimations. Ce qui menace la stabilité politique et entache l'ordre des priorités, Pékin hésitant alors à remettre sur les rails des réformes qui risquent d'accroître la dislocation économique à court terme et d'aggraver encore plus le mécontentement social. «Selon ce groupe, les dirigeants chinois sont pris dans un dilemme : s'ils réforment trop, ils risquent d'ouvrir la porte à de nouvelles manifestations, mais s'ils réforment trop peu, ils risquent de laisser intactes les causes sous-jacentes de l'agitation», souligne l'étude. La meilleure illustration de ce dilemme est la dégradation de l'environnement et les saisies de terres par les autorités locales, qui ont été les principales raisons pour lesquelles les Chinois ont battu le pavé. La prudence politique inciterait donc au statu quo. Un troisième et dernier groupe est constitué par les «sceptiques politiques». Ce groupe soulève la question pertinente de la volonté et de la capacité de la nouvelle direction à vaincre les puissants intérêts qui s'opposent aux réformes, en particulier parmi les caciques qui se recrutent principalement au sein des entreprises d'Etat. Aucun des trois camps n'a entièrement tort ou raison, et la vérité est certainement au milieu. L'expérience chinoise des années 1990 a laissé à l'histoire de la réforme économique l'enseignement majeur que le changement ne devient incontournable que lorsque trois conditions sont réunies : une crise de crédibilité politique qui frappe le système ou le régime, la vulnérabilité à une crise économique ou financière se produisant à l'étranger, et une direction dépourvue de bon sens pour se rendre compte et admettre la nécessité d'un changement. Comme en Algérie, «chacune de ces trois conditions est de nouveau présente en Chine, ce qui pourrait hâter la perspective d'une évolution économique réelle et durable». S'agissant de la première condition, chez nous, la crise de légitimité politique intérieure est manifeste, même si elle est occultée par les marchandages perpétuels consistant à échanger la rente contre la paix sociale. Ce troc repousse la consommation du divorce entre un Etat croulant sous le poids de la corruption et une société civile naissante, éclairée, bouillonnante. Faute de soutiens, conscients et négociés, le système ruse. Au moindre reflux des cours pétroliers, les retours sur Paris afficheront complet. En lisant ce qui suit, on se croirait à Alger : «Avec l'aggravation des inégalités sociales et économiques, la sécurité alimentaire catastrophique, la corruption et les attentes croissantes de la classe moyenne, la gouvernance chinoise est actuellement soumise à une épreuve sans précédent.» Le second facteur significatif pour l'accélération du processus de réformes réside dans les séquelles de la crise financière asiatique de 1997-1998, qui a établi la vulnérabilité inhérente de l'économie chinoise à de tels chocs, et activé des changements économiques et institutionnels profonds. Le même effet a été produit chez nous par l'effondrement des cours pétroliers en 1988 et la raréfaction des ressources extérieures en 1990. Le vent du changement soufflera de nouveau lorsque le pays ne pourra plus compter sur les exportations, et ne pourra plus disposer d'outils monétaires et financiers flexibles qui pourraient l'aider à lutter contre l'inflation et prévenir le choc d'une autre crise financière. Il reste à questionner le troisième et dernier paramètre, d'essence politique et institutionnelle. Les contraintes qui pèsent sur les réformes en Chine n'ont jamais été aussi intellectuelles le pays compte beaucoup de bons économistes et un large éventail d'idées innovantes. Les principaux obstacles sont politiques. Beaucoup de réformes de la Chine dans les années 1990 n'auraient pas été possibles sans l'arrivée aux commandes de «quelques dirigeants purs et durs» pourvus d'un bon sens du diagnostic, mais aussi et surtout d'une volonté politique forte pour prendre des mesures conséquentes. Zhu, par exemple, était connu pour son style cassant et direct, mais néanmoins pertinent. Quelles sont les chances d'une réforme économique réelle et réussie sur le cours terme (un an et demi) ' s'interrogent les auteurs de l'étude. Un indicateur majeur sera la mesure dans laquelle Pékin réduira le rôle de l'Etat dans l'économie en déléguant l'autorité fiscale et budgétaire aux collectivités locales. Les gouvernements locaux dépendent désormais des transferts du gouvernement central pour boucler leurs budgets. Et quand ces transferts se révèlent insuffisants, comme c'est habituellement le cas, ils se tournent souvent vers la vente de terrains à des promoteurs et vers l'endettement. Un autre secteur est également mûr pour la réforme : la tarification de l'énergie. Tout au long du boom économique, Pékin a stabilisé artificiellement les prix de l'énergie comme intrant essentiel d'un modèle de croissance à forte intensité capitalistique. L'augmentation du prix de l'énergie pour refléter son coût réel contraindrait les entreprises chinoises à améliorer leur efficacité et à développer des méthodes de production plus propres. Une troisième zone à surveiller est le système de protection sociale, en particulier les soins de santé et les retraites. Ces deux réformes sont nécessaires si Pékin veut faire face à une société vieillissante et soutenir la consommation en puisant dans l'épargne de précaution. L'effet cumulatif de ces réformes pourrait être énorme. Les récentes déclarations suggèrent qu'un programme de réforme à long terme est déjà prêt et pourrait être dévoilé au cours du troisième plénum du PCC, prévu cet automne. Il comporte une réforme des marchés de capitaux, avec un nouvel assouplissement des restrictions imposées aux investisseurs institutionnels étrangers. Pékin ferait bien d'écouter les paroles de Li, son nouveau Premier ministre, parce qu'elles sont empreintes de bons sens : «Il n'est pas nécessaire de crier en faveur de la réforme jusqu'à en perdre la voix. Il suffit simplement de faire quelque chose.»
A. B.
(*) Evan A. Feigenbaum and Damien Ma, The Rise of China's Reformers ' Why Economic Change Could Come Sooner Than You Think, Foreign Affairs,17 avril 2013.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Ammar Belhimer
Source : www.lesoirdalgerie.com