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"À BAMAKO, LES MILITAIRES SONT LES METRONOMES DU POUVOIR"



Raouf Farrah, chercheur en géopolitique et analyste senior pour Global Initiative against Transnational Organized Crime (GI-TOC), analyse les derniers développements au Mali et les répercussions immédiates du coup de force des militaires contre le président malien N'Daw et le Premier ministre Ouane.Liberté : Le nouveau coup de force contre le président malien et son Premier ministre intervient quelques heures après l'annonce d'un nouveau gouvernement. Est-ce l'unique cause '
Raouf Farrah : L'arrestation et l'éviction par les militaires du président malien N'Daw, du Premier ministre (PM) Ouane et de leurs collaborateurs est un deuxième putsch en neuf mois, ou plutôt un "coup d'Etat dans la Transition". Il fera rappeler que le Mali est dans une période de transition de dix-huit mois entamée en septembre 2020 qui doit mener à des élections à la fin de l'année. Cette transition fait suite au renversement en août dernier de l'ancien président Ibrahim Boubakar Keita (IBK), orchestré par la même junte militaire qui vient de décharger N'Daw et Ouane de leurs prérogatives.
Cerveau des deux coups d'Etat et vice-président de la Transition, Assimi Goïta n'a pas apprécié la destitution dans le cadre d'un changement de cabinet mené par Ouane, sans sa consultation, de deux figures emblématiques de la junte : Sadio Camara (ministre de la Défense) et Modibo Kone (ministre de la Sécurité et de la Protection civile). Goïta justifie ce putsch par le fait que ce changement ministériel est non conforme à la Charte de transition, actée en septembre dernier. Mais ce deuxième coup d'Etat en neuf mois traduit une réalité politique constante au Mali.
Quelle est cette réalité politique '
Premièrement, le pouvoir politique réel et les institutions de la transition sont depuis le début de la transition sous le contrôle des militaires. En désignant le président, en occupant les ministères-clés, en obtenant le plus grand nombre de sièges dans la Chambre basse de la transition et en excluant une bonne partie des partis politiques et de la société civile qui a contribué à la démission d'IBK, les militaires sont les métronomes du pouvoir à Bamako, à peine voilés dernière une façade civile trop faible et divisée. Cette réalité a été occultée par les partenaires du Mali et les institutions régionales et internationales au nom du retour à la "stabilité" et à l'ordre constitutionnel. Le Mali paye les conséquences de cela.
Deuxièmement, ce coup d'Etat, cinquième depuis l'indépendance en 1960, révèle à quel point l'alternance au pouvoir se fait rarement par la voie des urnes ou par le respect de la Loi fondamentale, mais par des ruptures successives menées par des militaires, dont la majorité a le soutien extérieur. Or, durant les années 2000, le Mali était présenté au monde par ses partenaires étrangers comme un "modèle démocratique" en construction au Sahel au nom d'un pluralisme de façade et procédural (élections), où des régimes hybrides ou autoritaires sont présentés comme démocratiques. C'est une compréhension très superficielle et faible de la nature du pouvoir politique au Mali. Les coups d'Etat au Mali sont symptomatiques de la fragilité de l'Etat malien et du pouvoir civil, car celui qui porte le fusil fait régner la Loi.
Quelles seront les répercussions de ce putsch sur le pays, déjà plongé dans une crise profonde et multidimensionnelle '
La situation est grave et les répercussions de ce coup de force seront sur plusieurs niveaux. D'abord, sur le plan politique, il n'est pas encore clair si Goïta va s'autoproclamer président ou si les militaires vont désigner un nouveau président civil. Le communiqué du vice-président stipule que la junte ne modifiera pas le contenu de la charte de la Transition. Cela voudrait dire qu'un président civil sera choisi. Bien que la plupart des acteurs de la société civile aient condamné les actions des militaires, certains leaders du mouvement M5-FRP, mouvement contestataire qui a joué un rôle important dans la destitution de l'ancien président IBK, seraient prêts à jouer un rôle. Le Mali va certainement être suspendu temporairement de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (Cédéao). La France ainsi que l'Union européenne ont sévèrement condamné ce putsch, ce qui se traduira par des mesures contraignantes, voire des sanctions ciblées, sur le plan économique et en aide au développement. Cela aura un impact majeur sur un pays comme le Mali. Sur les plans social et économique, la situation est extrêmement difficile pour les Maliens. L'Union générale des travailleurs maliens (UGTM) préparait une grève de cinq jours à Bamako, mais celle-ci a été annulée suite aux récents développements.
D'autres appels à des grèves vont être lancés dans les semaines à venir. Il est peu probable que ce deuxième coup ait un impact majeur sur le déploiement de la force conjointe du G5 Sahel, de l'opération antiterroriste française Barkhane ou la Minusma à court terme. Ces forces poursuivront leur mission dans des zones très sensibles, comme dans la zone dite des "Trois-Frontières". Les gouvernements de région ont été plus réservés sur ce deuxième putsch pour des raisons de pragmatisme sécuritaire et politique. Mais si les militaires ne respectent pas l' "ordre de la transition", ils seront de plus en plus isolés sur le plan international.
Ce coup de force intervient également au moment où Alger s'emploie à la mise en ?uvre de l'Accord de paix et de réconciliation, issu du processus d'Alger. Quel est l'avenir de cet accord dans cette conjoncture '
Alger n'a pas beaucoup d'influence sur les tractations politiques actuelles et le futur de la transition. Dès la prise de pouvoir de la junte en août dernier, les militaires ont donné des garanties pour maintenir l'application de l'Accord pour la paix et la réconciliation du Mali, dit "Accord d'Alger", et mettre en ?uvre ses dispositions. L'Algérie et les partenaires du Mali sont formellement attachés à l'Accord d'Alger comme cadre de référence pour assurer davantage de paix au pays. Mais presque une année après le début de la transition, les quelques progrès enregistrés sont bien en deçà des attentes, notamment sur les volets politique et institutionnel, et de la défense et de la sécurité. Le manque de volonté, le faible rôle du ministère chargé de la Réconciliation, l'instabilité politique, les tensions entre certains groupes signataires et le pouvoir central sont parmi les raisons qui retardent l'application d'un accord signé il y a cinq ans.
La France est très impliquée politiquement et militairement au Mali. Comment sa présence pèse-t-elle sur l'évolution de la situation '
Emmanuel Macron a condamné avec fermeté ce coup d'Etat jugé " inacceptable". L'Elysée pourrait prendre une série de sanctions ciblées (économiques), et la France a demandé une réunion d'urgence au Conseil de sécurité de l'ONU.
Paris a une longue histoire d'interférence dans les affaires internes des pays de la région, apportant son appui, assumé ou dissimulé, à des régimes politiques, très souvent autoritaires et contestés localement, mais considérés comme "amis de la France".
L'Elysée a des intérêts stratégiques dans la région qui sont menacés par l'implication de nouvelles puissances extrarégionales. La présence de la force Barkhane, contestée dans l'opinion malienne et française, lui coûte plus d'un milliard d'euros l'année et des pertes en vie humaine. Mais, à mon sens, le plus important est ailleurs : c'est la différence de traitement entre les deux coups d'Etat au Mali et au Tchad, survenus en à peine un mois. Si la France a traité le coup malien d'"agissements inacceptables", elle a au contraire appuyer le coup tchadien en donnant des garanties au Conseil de transition militaire, mené par le fils de l'ancien dictateur Déby.
Elle donne des passe-droits pour l'extension de mandat en Côte d'Ivoire et fait l'autruche en Guinée. Le respect de l'ordre constitutionnel et de la souveraineté des peuples est à géométrie variable. Les intérêts stratégiques et néocoloniaux prennent le dessus.
Comment voyez-vous l'évolution de la situation dans les prochains jours '
Une contestation du coup d'Etat parmi les forces armées maliennes est très peu probable. La junte a resserré depuis le début de la transition ses rangs autour de la base de Kati, lieu d'organisation des coups d'Etat.
Les pays partenaires du Mali et la communauté internationale vont exiger le "retour à l'ordre de la transition", c'est-à-dire la désignation d'un président civil qui choisira un Premier ministre et un nouveau gouvernement.
Il y a donc une régression rhétorique sur la stabilité, puisqu'on passe du retour de "l'ordre constitutionnel" à celui de " l'ordre de la transition".
Je pense que certains leaders de l'opposition et même du M5-FRP feront des offres de services pour intégrer le nouvel exécutif, mais ce seront les militaires qui choisiront sa composition. La priorité pour la communauté internationale, c'est aussi d'obtenir la libération inconditionnelle du président et du Premier ministre. Les Maliens semblent blasés par la situation d'échec politique, sécuritaire et économique.
En août dernier, ils étaient sortis par milliers pour célébrer le coup d'Etat, mais cette fois-ci les rues de Bamako étaient vides.
La contestation sociale, surtout à Bamako, sera certainement forte durant les prochains mois. Si les grèves se multiplient, tout cela peut s'embraser, et on ne sait pas comment les militaires réagiraient. La France va s'accommoder de la nouvelle configuration et modeler un modus vivendi avec la junte qui permet de poursuivre l'opération Barkhane.
D'un autre côté, les risques politiques engendrés par ce coup créent des fenêtres d'opportunités pour les groupes armés pour s'affirmer davantage et affaiblir un pouvoir central fragmenté et absent dans plusieurs régions du pays.

Entretien réalisé par : Karim BENAMAR
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